Les promenades du rêveur solitaire - Les environs de Sisco en novembre 2012


Le 1er novembre. Un jour triste par excellence vu qu'il précède celui des morts et que de toute manière la plupart d'entre nous se rendent au cimetière ce jour là. Un jour important dans les traditions de l'île : peu d'insulaires ne se plient pas au rituel du dépôt de fleurs sur les tombes et de bougies allumées pour commémorer ceux qui les ont quittés. Je n'aime pas les traditions, du moins pas si je me sens contrains de les respecter, la mémoire de mes défunts me suffit bien au-delà de ce rendez-vous avec le tout Bastia au cimetière. Je n'ai pas envie de m'afficher dans cette sorte de mascarade où la véritable attachement aux êtres aimés se mêle avec la simple convention sociale vide de sens.

Une fois n'est pas coutume, je ne me rends pas au cimetière. J'ai envie de marcher, cette fois-ci plus pour la marche loin des regards que pour une quelconque envie d'exploration. Je veux juste être seul, profiter de la belle journée en contraste total avec les circonstances religieuses fêtées. C'est tout. Je veux retourner dans le cap, Dieu seul sait combien de temps je pourrais encore m'y rendre avant que la saison ne se dégrade et que je doive me restreindre à des trajets proches et moins longs à parcourir. Je veux tenter les environs de Sisco où j'ai trouvé un circuit à faire selon deux boucles possibles, et je veux faire la plus longue qui relie nombre de petit hameaux des hauteurs de la commune.

Le départ se fait à partir du hameau de Moline, où je dois longer la rivière qui coule vivement en bas de celui-ci pour poursuivre. Le sentier est très rapidement forestier, et je ne peux m'empêcher de jeter un œil à ce cours d'eau qui gronde furieusement si près de moi malgré sa taille relativement modeste. Je décide de m'en approcher pour voler quelques clichés contrairement à mon idée initiale de marche simple. Focalisé sur le cours d'eau, je suis cependant ramené à la réalité par un bruissement assez important à mes pieds, suffisamment en tout cas pour que j'ai l'impression qu'il était le fait d'un animal qui passait par là. Je ne sais ce qui l'a produit au juste, et ne veux pas le savoir. Comme par instinct de conservation, j'élude le pseudo-danger est évitant soigneusement de regarder mes pieds. J'ai bien peur que ce soit une couleuvre réveillée par la douceur ambiante, et qui voulait tranquillement lézarder sous les rayons tièdes du soleil de novembre. Ma réaction est idiote : quand bien même j'aurais été attaqué par un animal, éviter de voir mon agresseur n'aurait rien changé à l'issue de la confrontation. Si ç'avait été un serpent je lui aurait laissé le champ de bataille de par ma peur panique et incontrôlée de ces bestioles. Si ç'avait été autre chose, une blessure infligée par l'autre belligérant m'aurait contraint au combat. J'ai finalement eu la meilleur réaction de compromis : rester sur mes positions, ou plutôt les quitter posément, plutôt que de risquer une attaque de panique et devoir rebrousser chemin tout affolé avec la honte d'avoir pu être l'objet de railleries de possibles spectateurs.

Tracassé par cette interrogation sur la véritable nature de la vibration, je poursuis le sentier forestier en direction du hameau de Balba où il est dit qu'une tour ronde et des maisons d'américains sont visibles. En effet, à mon arrivée, je peux constater la présence de celles-ci. Mais je m'en fiche un peu : d'une part ce ne sont pas les premières tours ou demeures d'américains que j'aurais vu en l'espace de quelques mois, et d'autre part je n'ai qu'à moitié le cœur à çà, je le dis et le répète encore. Soit. Direction Muncaghja pour une autre tour. Je trace droit par le sentier pédestre qui, je m'en aperçois, coupe par endroits la départementale qui relie les hameaux entre eux. J'oscille en permanence entre la présence humaine et la nature, c'est troublant d'une certaine façon. Je dois tantôt lire des marques de couleur, tantôt des panneaux de signalisation routière, j'ai un goût amer à ce moment, je regrette un peu cette balade qui me semble alors bien fade.

Pourtant, à mesure que je grimpe le long de ce sentier, je ne peux que constater le nombre impressionnant de sépultures visibles. La pensée un peu narquoise qu'elles illustrent bien la journée dessine un sourire au coin de mon visage, j'aurais presque honte du mauvais goût de mes pensées. Au moins suis-je alors en train de penser, de m'abandonner un peu à la rêverie en oubliant le reste. Muncaghja ne tarde pas à apparaître, mais pas cette tour carrée dont le guide parle. Suis bien là où je dois être ? A priori oui, mais dans ce cas, où est ce monument que je ne vois nulle part ? Alors que mon esprit est assailli par le doute d'avoir bifurqué au mauvais moment et de finir nulle part pour la première fois, je scrute toutes les directions à la recherche du précieux sésame manquant... qui se dresse en fait juste derrière moi en levant un peu la tête. Ouf. Je peux continuer... ou me rapprocher un peu de la tour qui m'a causé tant de tracas inutiles. Après tout qu'ai-je à perdre si ce n'est quelques minutes ? Une nouvelle fois, ma route croise celle du cimetière du hameau. Décidément, le Ciel doit vouloir me faire passer un message au sujet de ma désertion de mes obligations de mémoire. Qu'importe, ce qui est fait est fait, je dois terminer mon parcours dans tous les cas.

Direction Barrigioni puis Teghje, le bien nommé hameau aux toits de lauze (« teghje » justement en corse). Pour une fois je me surprends à admirer l'architecture d'habitations humaines, et surtout à oser emprunter les ruelles sans avoir l'impression d'empiéter sur l'espace vital d'autrui. L'interlude est même un peu trop court à mon goût, le long chemin vers le couvent Saint Antoine m'attend. Je me trompe cependant de route en empruntant pendant quelques minutes celle de la petite boucle que je ne voulais pas faire. Celle-ci m'emmenait au cœur de la forêt en contrebas du hameau de pierre, une nouvelle fois encore plus en retrait du tumulte qu'un village peu évoquer. Le chemin peu marqué me fait vite comprendre mon erreur, même si je dois concéder que l’emprunter ne m'aurais pas plus que çà gêné. Mais bon, on me promet les ruines d'un moulin et d'un pont. La symbolique de ces lieux jadis plein de vie et désormais ombres de leur splendeur passée me rappelle ce jour funeste que je vis. D'une certaine façon, c'est çà mon devoir de mémoire, loin de la visite futile de monuments de pierre où les défunts reposent, le devoir de se souvenir de ce que les morts ont pu représenter de leur vivant, sans pour autant renier leur passage à l'au-delà.

Je m'enfonce ainsi dans la forêt en contrebas et tombe en effet sur le moulin qui jouxte une rivière à l'eau grondante. J'admire le contraste entre cette eau si fougueuse, en mouvement rapide et effréné, et l'édifice de pierre désormais figé dans le temps. Je continue ces symboliques en traversant le pont au-dessus du cours d'eau : le lien entre la vie et la mort me semble très étroit en ce jour, bien plus qu'il ne me le paraissait en d'autres moments. Ces réflexions un peu métaphysiques apparaissant au gré des détours des sentiers sont un peu le sel de mes escapades. De prime abord, on peu les juger inadéquates pour une activité présumée physique de par sa nature, et pourtant l'isolement dans un environnement différent du sien aboutit souvent à de belles réflexions.

Je continue mon chemin qui sort bientôt de la forêt pour aboutir à un paysage plus dégagé mais de fait plus monotone. Une fois la phase allégorique passée, le reste du chemin me semblerait presque fade... J'aboutis ainsi presque dépité au monastère Saint Antoine, mais le cerbère local incarné dans le corps frêle de ce dogue français qui m'aboie hardiment pour un être de sa taille m'évoque alors le gardien infernal qui m'enjoint de ne piper mot de mon séjour dans son au-delà...

Je termine ma route en longeant une nouvelle fois un cimetière. Décidément je n'aurais pu y échapper. Mais au moins ai-je pu avoir une pensée, certainement plus profonde qu'elle ne l'aurait été si j'avais simplement été sur la tombe familiale, pour les défunts qui sont, et seront toujours, chers à mon cœur.

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