Les promenades du rêveur solitaire - Rutali "Tra aghje e pagliaghji" en novembre 2012




Aller se promener dans le Nebbiu par temps couvert, quelle bonne idée n'est-ce pas ? Pour ceux qui ne connaissent pas (c'est à dire près de 99,9 % de la population mondiale, vu que la Corse n'est pas le centre du monde), c'est une région de l'île qui, comme son nom l'indique, est (très) souvent embrumée de par sa situation géographique où la proximité du littoral et des montagnes tend à faire s'accumuler les masses nuageuses basses. Pourtant n'exagérons rien : à environ 600 mètres d'altitude, on reste dans les limites du raisonnable en terme de visibilité, d'autant plus que le temps est gris mais plutôt stable.

J'ai donc décidé en ce jour de suivre le chemin de randonnée « tra aghje e pagliaghji » près de Rutali. Je n'ai pas grand chose à perdre en ce samedi gris, plus propice à une après midi d'inactivité intense qu'à partir en dehors pour une sortie pédestre improvisée. J'y vais alors gaiement d'une certaine façon, vu que je trouve une excuse pour fuir mon appartement, net sans compter le fait que la route est toute proche de chez moi une nouvelle fois.

Une fois aux abords de Rutali, le départ se fait peu avant l'entrée au village, le panneau indiquant le chemin étant visible depuis le bord de la route. Pour une fois je suis hors d'un hameau, je suis satisfait ma misanthropie latente s'exprimant, je préfère en effet m'adonner à ma passion à l'abri des regards. Non pas que j'ai honte, mais d'une certaine manière je dois ainsi m'assurer d'éviter de nouer d'autres liens éphémères avec mes semblables. Mais laissons là ces considérations.

En fait, le panneau indique simplement un petit sentier à suivre en forêt pour rejoindre le circuit à proprement parler. Ce sentier est d'ailleurs assez intéressant en lui-même dans le sens où l'on y aperçoit déjà les-dits pagliaghji, anciennes bâtisses de pierre à usage surtout pastoral. La région en semble très riche en terme de quantité ainsi qu'en qualité, certains ayant été plus ou moins réhabilités pour les besoins des visiteurs en mal de monuments illustrant la pédagogie voulue par les initiateurs de la boucle.

Une fois la forêt traversée, la direction pour tomber sur une petite borne d'information donnant des détails sur le chemin de randonnée ainsi que sur l'utilisation passée des pagliaghji et des aghje – aires de battage – associées, est indiquée. La boucle est courte alors, et c'est tant mieux finalement, les brumes du Nebbiu me font un peu peur pour un hypothétique retour à l'aveugle, même si je n'y crois pas trop.
De cabane en cabane, je profite au contraire d'un panorama de plus en plus intense et clair sur l'étang de Biguglia en contrebas, et sur les montagnes à l'opposé (la brume à leurs crêtes est à la fois sublime et inquiétante, qui sait si elle s'abattra sur moi en brouillard ou en pluie si je n'y prête attention...).

Je finis par atteindre deux endroits chargés d'émotion : au lieu marqué « I Pughjali », on peut apercevoir les tombes de six tirailleurs marocains tombés durant la Seconde Guerre Mondiale lors de la libération de la Corse, et non loin, dans les hauteurs, une croix blanche qui commémore le crash d'un Dragon2B en 2008 alors qu'il était en intervention pour secourir une jeune femme qui venait d'accoucher... Je ne suis pas quelqu'un de croyant, mais par égard pour les personnes décédées en ces lieux, je n'ai pas envie de m’appesantir de trop sur le sujet. J'avais pourtant beau savoir à l'avance que je passerai près du lieu de cet accident tragique, le fait de m'approcher de cette croix me laisse quand même un arrière goût de tristesse au milieu de ce que je me figurais comme une balade destinée à me détendre un peu en cette fin de semaine. Ce mois de novembre s'annonce bien morne avec ces trajets dans des lieux où la mort vous entoure de son souvenir silencieux mais indélébile...

Une nouvelle fois la vie continue, nous n'avons d'autre choix que d'aller de l'avant malgré toutes les choses plus ou moins dures et injustes qui peuvent nous tomber à tout moment sur le coin de la face sans crier gare. C'est en quelque sorte la plus grande force de l'être humain : avancer quoi qu'il se soit dressé devant lui, pour lui-même ou pour les autres, au choix. Plus ou moins consciemment, nous savons tous que c'est notre unique alternative au fond. J'applique alors cette conclusion en me décidant à poursuivre ma route, non sans marquer les deux lieux de ma bénédiction, à prendre pour ce qu'elle vaut, par un discret signe de croix à chaque fois.

La boucle s'achève tranquillement alors, je retombe sur le sentier qui mène au point d'information du départ. J'explore rapidement les derniers pagliaghji et aghje, et rentre rapidement par le chemin forestier d'où j'étais arrivé. J'ai évité une nouvelle fois les caprices des éléments et j'ai pu partager l'histoire des tragédies locales. J'ai de la chance, car d'une certaine façon çà me rend plus humain, ou du moins plus apte à comprendre la détresse d'autrui.

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