Les promenades du rêveur solitaire - "A spiscia di l'Onda" près de Venaco en janvier 2013



" Qui vit sans folie n'est pas aussi sage qu'il le croit ", disait à juste titre monsieur de La Rochefoucauld. Cette pompeuse entrée en matière pleine de souvenirs d'un gamin de sixième qui un beau jour a lu çà au fond de sa salle de français résume un peu le déroulement de ce qui m'amena à Venaco pour explorer la cascade de l'Onda.

A priori une journée de repos tout relatif avec des affaires personnelles plutôt sérieuses à régler au fin fond de la Corse. J'ai parfois honte de parler ainsi de l'intérieur de l'île, faute à une méconnaissance en grande partie volontaire d'un homme à qui la vision de la mer manque au bout d'une heure. Imaginez le supplice au centre de la Corse... Ce mea culpa précoce dans le récit est là pour bien faire comprendre que ma nouvelle vocation de marcheur a remis en question de nombreux dogmes de ma vie. L'intérieur et ses mystères cachés en font partie.

Je vous le disais sans arriver à canaliser mon propos, excitation fébrile qui suit l'acte, il n'y a qu'un fou pour envisager de régler des choses importantes, au frontière du costume-cravate pour l'impression donnée, et enchaîner de but en blanc une hypothétique randonnée sans même savoir laquelle entreprendre. Je vous parlais dans mes récit antérieurs de dépendance, je pense à présent ne pas avoir amplifié le propos. Ma vie privée ne regardant que moi, nous passerons bien entendu sur ce passage inintéressant de mon séjour éclair à Venaco. Tenue de ville troquée contre mes vieilles frusques de marche, chaussures habillées contre celles de marche, et serviette porte-documents contre sac à doc avec mon équipement. Prêt pour le départ.

Alors même que j'attendais mon rendez-vous, je scrutais les panneaux signalétiques indiquant les promenades que l'on pouvait entreprendre au départ du village. Les vieilles bergeries sont un peu trop loin pour rentrer sans risque d'être surpris par la nuit, le froid ou le mauvais temps, je vais donc tenter la « spiscia di l'Onda », d'autant plus que les cascades constituent des particularités naturelles qui me plaisent de par leur aspect souvent vertigineux.

Le sentier grimpe sec sur des vieilles marches de pierre rendues glissantes par les feuilles mortes et la pluie du jour d'avant. Je regrette de ne pas avoir porté mon bâton, je scruterai le chemin pour en trouver un de fortune pour assurer la descente. La végétation est toujours aussi luxuriante avec son beau vert luisant et le bruit de l'eau qui s'écoule dans cet espèce de petit caniveau qui longe l'escalier. Je ne tarde pas cependant à arriver à un premier sentier large et plus plat qui aboutit à deux citernes d'eau qui alimentent probablement le village en contrebas. L'air de rien, je suis déjà relativement haut et j'ai un beau panorama sur Venaco juste dessous ainsi que sur les autres hameaux environnants.

Le chemin relativement dégagé devient vite forêt. Et çà repart plutôt abruptement pour une séance de grimpe cette fois-ci sur une route rocailleuse. Les cuisses tirent, le souffle se raccourcit, mais je tiens bon, j'en ai déjà vu d'autres et ne me laisserai pas intimider par cette nouvelle région d'exploration. Ce qui me chagrine le plus, c'est la visibilité relativement faible qui caractérisent les sentiers forestiers : vous ne savez jamais précisément si vous en avez encore pour deux minutes à souffrir ou bien si le calvaire ne fait que débuter. En l’occurrence, ce n'était alors qu'un prélude. Mais je me rassure toujours en me disant que le retour n'en sera que plus aisé en descente... si je ne glisse pas. On est optimiste dans l'âme ou on ne l'est pas.

Deux-trois petites pauses plus tard, contrairement à mon habitude, je rallie les ruines de la « Casetta di Capuccini », indiquée sur l'itinéraire. Le chemin est encore long mais ce qui est fait n'est plus à faire. La route est encore pentue, mais s'adoucit parfois, se permettant même quelques descentes comme pour laisser prendre de l'élan pour les montées qui suivent. Les muscles sont chauds, çà va mieux de toute façon. En parlant de chaleur, je remarque qu'il fait étonnamment doux pour la saison et l'endroit. Les sommets proches sont blancs de neige mais je jurerai être au printemps malgré çà.

Un nouveau panneau indicateur montre le bout de son nez pour indiquer la route à suivre. Et avec lui le décor se transforme radicalement : exit la forêt, voilà qu'il faut longer le flanc presque nu du massif montagneux. Le soleil est là, j'en profiterais donc pour prendre des couleurs avant l'été. Plus sérieusement, la sensation de chaleur perçue alors oppose un contraste frappant avec la face nord enneigée que je vois juste en face de moi. Je continue de suivre le balisage orangé, je ne sais pas trop encore combien de temps. Ou plutôt si vu que j'ai lu le panneau de la balade au village. Mais je ne sais pas si je suis dans les temps ou pas. En plus, j'ai faim, il est plus de midi et je suis parti tôt ce matin. Je trouve parfois que je suis une vraie chochotte quand je me balade seul. Tant pis pour mon estomac, je veux atteindre la cascade, et là je me restaurerai. J'ai l'impression d'entendre la rumeur lointaine de l'eau qui s'écoule. Je ne sais pas encore si c'est un tour que mon esprit et l'écho me jouent, je suis en tout cas remotivé pour poursuivre.

Je rejoins finalement une forêt de châtaigniers mis à nu par le froid. Il est étonnant de voir que leurs châtaignes sont encore pour beaucoup dans les bogues ou à même le sol. En règle générale, les sangliers en font leur festin bien avant les hommes. Suis-je donc si loin de tout que même les bêtes ne s'aventurent pas là ? Pourtant je domine encore Venaco, je sais que je suis relativement loin, mais bon... Oh, tiens un bâton à l'apparence robuste. En châtaignier qui plus est. Tu vas m'être utile...

Mon équipement au complet, je finis enfin par rejoindre mon but. Ou plutôt par rejoindre l'observatoire de mon but. Car non, la cascade ne se dresse pas directement devant moi, je dois être à plusieurs centaines de mètres d'elle avec cette vallée entre nous. Pourtant, même à cette distance, la vision vaut largement l'effort consenti. La montagne en face, où s'écoule furieuse la chute d'eau, avec ses tas de neige pas encore fondue et ses arbres immenses, contraste splendidement avec la roche nue en majorité, mais couverte de-ci de-là du velours de camaïeu de tous les verts possibles des mousses qui profitent de l'humidité pour croître. De petit plants de thym herba-barona rajoutent à la jolie sobriété de l'ensemble. J'adore cette plante. Au delà de l'endémisme de l'espèce, elle dégage en arôme extraordinaire quand on froisse ses feuilles. Celui-ci est très différent de celui du thym traditionnel, mais très aromatique.

En contrebas de mon point d'arrivée, je me trouve un petit promontoire rocheux pour poser un instant mes affaires et enfin déjeuner. A ce moment, c'est plus pour le privilège de prendre un peu de repos, seul au milieu de ce lieu si merveilleux, qui m'importe. Qui peut se vanter de manger en face d'une cascade qui coule d'une montagne enneigée, assis sur un tapis de mousse et d’aromates, en lézardant sous les rayons chaud du soleil à peine voilé du milieu de l'hiver ? Je veux me sentir privilégié quand je pars seul, je crois que la Nature l'a bien compris. Cet égoïsme me donne souvent la force de me dépasser, quand bien même je ne tenterai même pas de forcer le destin une fois accompagné, tant pour moi que pour le bien-être de mes compagnons de route. En fait, l'égoïsme est alors pour moi le moyen le plus sûr d'atteindre le degré maximal de liberté auquel je peux prétendre. Nulles contraintes que celles que je choisis d'accepter du moment que les éléments ne s'en mêlent pas.

Repu et sortant doucement de ma pensive nonchalance dans laquelle j'avais sombré pendant le repas avalé sur le pouce, je me décide à quitter ce nouveau sanctuaire de paix de l'esprit. La liberté n'a certainement pas de prix comme on veut bien nous le faire croire, mais elle n'a de valeur que si l'on accepte de s'en séparer le temps de pouvoir encore l'apprécier comme elle le mérite quand l'occasion s'en représentera. Le soleil se voile et s'approche de la limite de la crête d'en face. Je n'ai pas envie de souffrir du froid bien qu'il soit encore très tôt dans la journée. Gâcher le souvenir de ce moment de bien-être simple pour de basses raisons futiles me serait insupportable. Les meilleures choses ont une fin, c'est la règle immuable qui régit notre condition d'êtres humains. Pourtant cette fin est ce qui leur donne leur exquise saveur et nous pousse à continuer à lutter contre le quotidien pour de nouveau s'en montrer digne.

Je m'en retourne tranquillement, même trajet, mêmes lieux traversés. Je suis content de ce petit coup de folie qui me sied si peu en temps normal. J'aurai laissé filer une opportunité extraordinaire sans lui. L'intérieur de l'île ne fait que se dévoiler subrepticement, le meilleur reste à venir si loin de la mer... C'est ce que je pense. C'est dingue, non ?

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