Les promenades du rêveur solitaire - Les maisons des Ogres à Santo-Pietro-di-Tenda en février 2013



Étrange, bizarre. Voilà ce qui me vient à l'esprit quand je pense à cette escapade pour la découverte des dolmens du Monte Revincu. Sur plusieurs points d'ailleurs. D'un point de vue culturel, je vais explorer les vestiges datant du néolithique que l'on peur apercevoir non loin de Saint Florent. Çà changera des touristes en été, et surtout çà m'était complètement insoupçonné jusque là. D'un point de vue « situation géographique », j'attaque les Agriates et vais me poster non loin d'un camp militaire, ce qui constitue tout de même une particularité notable. Du point de vue du déroulement de l’excursion, ce fut quelque peu confus, voir « sportif ». Laissez-moi expliquer en quoi.

Une fois n'est pas coutume, je me décide au dernier moment pour le lieu que je vais explorer en cette belle journée printanière. Jusqu'ici rien de nouveau sous le soleil. Les dolmens seraient intéressant à voir je pense, en plus à proximité de Saint Florent, donc pas de difficulté majeure de transport. Et surtout j'ai envie d'y aller seul, de toutes manières la balade est courte à priori, donc nul besoin d'accompagnants. Direction Santo-Pietro-di-Tenda, plus précisément la route qui doit mener à Casta (c'est plus court à écrire surtout pour la suite). Route un peu monotone d'ailleurs, particulièrement une fois sorti de Saint Florent pour s'enfoncer dans ce qui semble être nulle part. Je sais que je vais trouver au terme de ma route un camp militaire, et vu l'isolement, je comprend que l'ait balancé ici : aucun risque de blesser qui que ce soit par les entraînements de tirs. A ce propos, une ombre traverse mon esprit : j'espère que ces séances ne sont pas à l'ordre du jour vu que je suis sensé passer à proximité de ces champs de tir. Et d'ailleurs, est-il prudent le cas échéant de se promener dans cette zone à risque ? Je me rassure : si le sentier est référencé abondamment, c'est qu'il doit être sans danger.

J'atteins mon point de stationnement au bord de la départementale. De toute manière, vu ma voiture typiquement citadine, je n'aurais pu aller plus loin vu que la piste est déjà inondée dix mètre plus loin. Bonne entrée en matière. Comment vais-je procéder pour traverser cette mare improvisée à pieds ? Elle est relativement profonde, en tout cas plus qu'une simple flaque, impossible d'y aller par le milieu. Première séance acrobatie en la contournant en me tenant aux bruyères qui la bordent, mais qui ne facilitent pas le passage par la même occasion. Premier succès, je continue donc sur une piste bien marqué car pouvant être empruntée par les véhicules tout terrain.

Je poursuis donc en direction de l'ancien champ de tir. Les flaques du même genre se succèdent. Ma patience légendaire est mise à contribution mais je persiste : après tout je ne suis pas allé aussi loin pour rentrer au bout de cinq minutes de promenade aux bords d'une route. Pan ! C'est par cette onomatopée un peu enfantine et stupide que je vous signale que j'entends cette déflagration qui semble venir de toute part à cause de la géographie du lieu. Et une autre. Et encore... Oh là, où t'es-tu fourré mon vieux ? A cet instant l'ombre qui m'avait occupé l'esprit sur le trajet reviens à la charge. Je n'appréhende pas tant de me prendre une balle perdue, je suis très visible et tâche d'être bruyant pour signaler ma présence, je crains plutôt de m'être introduit sans autorisation sur une zone militaire interdite. Je me vois déjà interpellé comme espion infiltré sur des installations classées secret défense. Qu'est-ce qu'ils vont faire de moi ? Interrogatoire musclé, incarcération dans le plus grand secret au point de faire disparaître toute trace de mon existence pour préserver le secret du lieu... Il faut vraiment que j'arrête de regarder ces fictions, çà ne réussi guère à un esprit à l'imagination fertile. Je me ressaisi, décide quand même de continuer, mais en marquant encore mieux ma présence par des sifflements, des phrases lâchées épisodiquement quitte à passer pour un dingue qui discute seul, et des coups de bâtons bien marqués sur les cailloux au sol.

A mesure que j'avance, les coups de feu perdent un puissance sonore, ce qui confirme fort heureusement que je m'éloigne de leur origine. Je devrais survivre aux tirs alliés à priori, ouf. J'atteins bientôt le champ de tir et suis la voie vers le sentier marqué par les cairns. Enfin, théoriquement. Si je n'avais eu une photo de la bifurcation, je pense ne jamais l'avoir remarquée, les cairns de départ ayant disparu, et le sentier étant peu marqué. Je note juste avant d'emprunter celui-ci que malgré la relative altitude du lieu, l'endroit est décidément palustre : une nouvelle mare me barre la route, et cette fois je suis contraint de mettre les pieds à l'eau en sondant la profondeur de mon bâton pour voir où j'avance. Je commence à m'énerver et à pester en grommelant dans ma barbe naissante. Je suis encore loin des dolmens, je n'ai rien vu de très excitant hormis mes premières anémones de la saison et des nombreux plants de lavande des Stéchades, le reste n'est que maquis classique et piste mêlant sable grossier et caillasse. Cette piste d'ailleurs n'est pas facilement praticable à cause de l'eau. J'ai crains pour ma vie peu de temps avant avec les tirs. Mais que diable ai-je fait au ciel aujourd'hui ?

Et ce sentier soit disant bien marqué de cairns. Ils sont où ces fichus cailloux ? Tout ce que je vois à l'entrée c'est de la ferraille rouillée qui semble mourir ici depuis des lustres. Ne manquerait plus que le lieu ait servi jadis de terrain de mine et que je marche dessus suis-je en train de me dire tout en progressant sur ce sentier étroit qui grimpe légèrement sur les collines. Bon soit, après quelques minutes, il y a bien des cairns qui apparaissent. Mais en même temps il n'y a qu'un chemin à suivre, expliquez-moi ce qu'ils marquent alors ? Je grimpe encore, passe près de roches nues à l'aspect déchiqueté et troué. J'aime bien la vision, mais ai encore envie de rouspéter pour vider mon sac contre tous ces détails accumulés qui m'ont un peur gâché le début de la piste. Me retournant pour fixer l'image du champ de tir plus loin, je m'aperçois qu'une voiture est garée à côté. Je me reprends à songer que les militaires sont à mes trousses, jusqu'à ce que je remarque que généralement leurs véhicules ne sont pas blancs. Serais-je rejoint ? On verra bien, j'ai tout de même pas mal d'avance.

Je commence enfin à apprécier la visité avec la flore qui s'étoffe à mesure que j'avance. Je fais de nombreux arrêts pour la photographier d'ailleurs. Si bien que je suis enfin rattrapé par les occupants de la voiture, un couple de randonneurs que je laisse me précéder sur le chemin. Nous n'avons pas eu d'échanges verbaux bien marqués, juste les salutations d'usage. En même temps, ce n'est pas dans ma nature de nouer facilement des liens, et qui plus est, mon orgueil est piqué au vif d'être dépassé sur ma route par des gens arrivés après. Ils semblent à ce sujet être aguerris à la marche : tandis que je termine quelques clichés après leur passage, je ne suis déjà plus en mesure de les voir quand je reprends la route. Tant pis, j'ai mes plantes pour m'occuper, je suis presque satisfait, au point que je ne veux plus jouer les grincheux de service.

Le sentier mène alors sur une sorte de plateau plus en hauteur, et chemin faisant, je revois alors furtivement la femme du couple qui est aux bords de la pente et observe les environs. L'intérêt est que je sais exactement où me diriger alors, même si je suis persuadé que le sentier reste unique pour m'y rendre. Sur ce plateau, une nouveau petit étang siège. On croirait un de ces point d'eau complètement artificiel que l'on installe dans les jardins pour mimer la nature tant l'eau, les végétaux et les pierres qui le composent se marient à la perfection. A priori c'est d'ici que madame observait le contrebas, je comprends que le couple ait fait une petite halte en ces lieux au charme certain.

A priori j'ai atteins la bifurcation qui séparent les deux maisons : celle de l'Ogre et celle de l'Ogresse. Je n'ai pas envie de répéter la légende qui est associée à ces installations mégalithiques. Cette trahison avérée des humains rendrait presque les rôles de monstres inversés. Je pars vers ce qui doit être le chemin de la maison de la mère. Le maquis de hauteur moyenne à haute n'est pas pour aider à suivre facilement le chemin qui semble s'estomper peu à peu à mesure que je m'avance. Quelques cairns subsistent mais je ne comprends pas où ils mènent. J'ai bien une vision dégagée sur la baie de Saint Florent qui se dessine, mais je suis sur ce plateau surélevé et n'ai plus de route à suivre. Je tourne et retourne, je grimpe sur les promontoires rocheux en quête de ce qui pourrait ressembler de près où de loin à un amas organisé de rochers en forme d'abri. Mais rien. D'ailleurs, je ne suis même plus sûr de l'endroit où j'ai laissé le sentier. Je veux vérifier avec mon GPS, mais horreur, comme le petit Poucet avec sa mie de pain disparue alors que son salut en dépendait, me voilà sans tracé visible. Pourquoi me basé-je tant sur ces gadgets technologiques à la fiabilité hasardeuse ? Que vais-je faire si je ne retrouve pas ma voie dans ce dédale de végétation où rien ne semble vraiment se démarquer pour me servir de repère ? Qui plus est, le temps indiqué a été sous-évalué et je suis déjà au-delà des indications malgré le rythme de la course. Mon côté négatif se réveille alors dans toute sa splendeur, mais ne suffit pas à me laisser longtemps me lamenter sur mon sort. J'ai bien fini errant sur des kilomètres aux environs du Monte Stellu, je m'en suis très bien sorti malgré le dénivelé, donc ce ne sont pas quelques collines douces qui m'effraieront.

Pas vraiment rassuré mais décidé à agir, je recoupe dans mon esprit les indices qui doivent me guider. Un minimum de jugeote, couplé à un sens minimum de l'orientation et de la mémoire me font revenir au petit étang du plateau. J'aperçois alors en face au loin se dessiner ce qui ressemble à la photo de la maison de l'Ogre. Je suis quelque peu échaudé par l'échec cuisant de l'observation de la demeure de sa génitrice, mais je reste désespérément curieux et obstiné dans le sauvetage des apparences. Au moins si j'accède à ce point d'intérêt, je pourrais toujours dire que l'honneur est sauf malgré l'accumulation de déconvenues depuis mon départ. En route mauvaise troupe, si je puis me permettre si près des hommes du rang qui doivent encore s’entraîner à dégommer leurs cibles non loin. Je finis par apercevoir devant moi mes deux compagnons involontaires de route. Ceci me rassure quant au but. Je ne sais pas s'ils savent au juste où ils vont, mais je pars du principe que si l'individu seul peut se tromper, la masse a toujours raison. Ou du moins, la faute peut se partager à plusieurs dans ce cas...

Je crois qu'ils ont vu que j'étais sur leurs pas, je me force à garder la distance, mon caractère sauvage a repris le dessus aujourd'hui, certainement aidé par mon état de relative frustration. Nous arrivons à une sorte d'enceinte avec un mur de pierre bas qui s'étend à perte de vue tout près du dolmen. A mon sens, il a été rajouté ultérieurement, mais je dois confirmer cette hypothèse. Tandis que l'homme et la femme tournent autour du dolmen pour l'observer, je garde mes distances en explorant les anfractuosités du muret en quête de clichés de la végétation qui s'y est développe. Je suis très distant, voire même malpoli à ignorer royalement les deux autres hôtes de la demeure de l'Ogre, mais je me dis que peut-être ils n'ont pas envie d'être dérangé par cet individu un peu givré qui pestait seul à voix haute dans le maquis, et qui se trimbale ce bâton de marche comme un magicien de contes de fées... Autant passer pour un misanthrope ou un botaniste un peu taré que de risquer de les mettre mal à l'aise.

J'aurais bien aimé qu'ils quittent rapidement les lieux afin que je profite mieux à mon tour de la construction, mais ils semblent vouloir se reposer quelques instants. Je me contente donc d'observations rapides et un peu superficielles. Je note surtout que le toit monolithique ne tient plus que grâce à un étai : il semblerait que nos amis militaires aient abîmé ce vestige préhistorique au cours de leurs manœuvres dans la régions... Je ne ferais aucun commentaire au sujet de cette marque hautement caractéristique du niveau culturel atteint. Je m'en vais le premier, je vais laisser monsieur et madame en paix à penser à notre monstre légendaire qui vécut il y a fort longtemps en ces lieux.

Sans mon fil d'Ariane, je dois confesser que j'ai peur de ne pas être capable de retrouver mon chemin. C'est idiot vu que les repères visuels sont finalement assez fréquents entre les cairns et les restes d’habitations, ou plutôt de bases d'habitations. C'est un peu comme pour les enfant qui apprennent à faire du vélo sans roulettes, quand bien même ils seraient prêts à se lancer, reste toujours cette boule à l'estomac de la première fois. Dans une certaine mesure, c'est pareil pour moi en ce moment. Patiemment et méticuleusement je refais mon trajet en sens inverse, je cherche frénétiquement les amas de pierre, je cherche à me remémorer les images mentales que j'ai pu me faire quelques minutes avant. Çà semble porter ses fruits, je remonte peu à peu la piste, même beaucoup plus rapidement que ce que j'aurais pu penser en voyant le temps passé à arriver jusqu'au bout. Aurais-je chaussé entre temps les bottes de sept lieues ? Je me surprends à me remettre à maugréer aux abord des mares qui m'obstruent le passage, je croirais presque que c'est le lieu qui me provoque cette réaction épidermique d'énervement. Mais qu'importe, je suis sauf dorénavant.

J'ai triomphé de l'Ogre sur ses terres, j'ai évité la fusillade par les militaires, et surtout j'ai sauvé une promenade qui ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices de prime abord. Fin de l'histoire ?

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