Les promenades du rêveur solitaire - "Histoire de pierres et d'eau" à Murato en février 2013



Hier il a neigé. Ce matin aussi d'ailleurs. La météo nationale annonce un soleil radieux pourtant. Outre le fait qu'un sourire moqueur envers ces experts du temps qui publient officiellement et bien sérieusement des prévisions en contradiction flagrante avec la réalité des choses se dessine sur mon visage de dimanche matin, vide de toute émotion dans la solitude de mon appartement, je suis presque en colère de ne savoir si je pourrais ou non profiter de la journée pour m'extraire de ce doux cocon chaud. Les minutes passent, les heures aussi vu que je me suis volontairement levé de relativement bonne heure. La grisaille est bel et bien là et déverse ses larmes jusque tard dans la matinée. C'est fichu, n'est-ce pas ?

Oui et non. On approche midi, la pluie a cessé en plaine. Le Pignu en face est parsemé de blanc, et le Monte Stellu encore plus loin est désormais d'une pâleur spectrale qui tranche avec le gris du ciel qui le ceint. J'ai en projet de monter vers Murato pour un petit circuit touristique entre village et nature. J'analyse le pour et le contre : seul le sommet du Pignu est blanc, donc la neige n'est pas tombé si bas que çà. Les nuages semblent se stabiliser, et peu à peu des trous de ciel bleu se dessinent au loin vers le Cap. Je n'ai vraiment pas envie de rester enfermé. Vendu, tu vas tenter ton circuit mon vieux. Dans le pire des cas, une quinzaine de minutes en voiture ne t'auront pas tué.

Peu après midi je pars donc. Je n’emmitoufle chaudement, évitons de tomber malade pour demain. Sitôt enfoncé vers Murato, à mesure que je grimpe sur la route de montagne qui accède au Nebbiu, je peux constater que les sommets de l'intérieur de l'île sont dorénavant immaculés. L'image s'est assez peu présenté à ma vue pour que je la remarque. A cet instant, je prie pour que Murato n'est pas été enneigé, les balades dans la poudreuse ne m'attirent définitivement pas, de par la crainte d'absence de repère bien visibles. Il semble que non à mesure que je m'en approche. J'avais déjà été vers Rutali juste à côté, le village semble indemne, donc j'en conclue qu'il en sera de même avec ma destination du jour.

Je vois dorénavant l'autre côté de l'île. Le ciel sur ma tête est encore lourd et chargé, mais le bleu morcelé çà et là au loin confirme que j'ai bien fait de venir. D'après mon expérience personnelle, il est quasi impossible qu'il repleuve dorénavant. Me voilà au moins rassuré. D'ailleurs, la chapelle San Michelet atteinte. Elle constitue mon point de départ pour la promenade envisagée. Chapelle pisane par excellence, elle est assez intéressante avec son damier bicolore irrégulier. Et malgré son âge, elle semble étonnamment bien conservée. La vue est presque panoramique depuis son parvis : les sommets sont effectivement blancs, et la démarcation que la neige y fait est assez curieuse, on dirait qu'elle a été saupoudrée dessus avec un pochoir tant elle est nette et tranchée. Soit.

Je me lance donc sur la piste. Bien indiquée d'ailleurs. Surtout qu'elle m'amène sur une route en bitume qui traverse le cimetière. Je radote, j'en ai bien conscience, mais ce genre de promenade n'est pas vraiment à mon goût en temps normal. Un premier sentier plus « naturel » s'offre à moi. Pourtant je continue à longer les hameaux, les maisons de particuliers me bordent. Si je n'observais pas autant d'espèces végétales au bord de mon trajet, je pense que j'aurais carrément couru comme un fugitif pour m'échapper de ce promiscuité à l'opposé de mes objectifs dominicaux... Ces plantes sont vues et revues, mais comme j'en dresse un inventaire à chacune de mes visites, je me force à prendre le temps de m'y attarder. Et qui plus est, chacune est unique : de par le lieux parfois insolite où elle croît, de par son développement, de par ses voisine avec qui elle se marie plus ou moins harmonieusement. Car oui, la nature est un tableau vivant. La beauté simple de ces agencements de verdure a ceci de merveilleux qu'elle reflète un savant dosage de hasard et de ce que je nommerais par exagération la volonté des plantes. Pas vraiment consciente certes, mais leur lutte pour profiter du soleil en étirant leur feuilles où il faut, leur quête d'eau par leurs racines, leur adaptation de forme et de disposition, tout çà fait que j'ai envie de les respecter comme des êtres vivants à part entière malgré leur vie végétative au sens premier.

Je retourne dans les hameau au milieu des habitations. Les demeures anciennes de village sont jolie, les fontaines de village sympathiques, mais je ne veux pas jouer au touriste de base. J'atteins la chapelle Saint Jean. Son style est bien différent de Saint Michel près d'où je suis parti. Elle a son charme portant, mais je ne m'en approche pas plus que çà, je suis un fugitif qui veux prendre la maquis, ne l'oublions pas. Direction la chapelle Saint Roch que mon plan indique. Cette succession d'édifices religieux marquerait-elle pour moi un pèlerinage à effectuer pour exorciser mes démons intérieurs qui me font éviter de côtoyer mes pairs en ce jour saint ? L’Homme voit de signes là où il veut bien les voir. C'est sûrement cette solitude qui me sied tant en balade, particulièrement avec ce ciel grisâtre en guise de plafond, qui m'amène alors à cette petite introspection sur ma misanthropie à peine dissimulée.
J'y travaillerai un autre jour, la chapelle est atteinte. Elle est surplombée par un pagliaghju, apparemment inaccessible, mais qui dispose de sa petite pancarte signalétique. C'est exactement comme à Rutali. La proximité des deux villages est alors flagrante, jusque dans les traditions pastorales des populations de naguère. L'église en elle-même n'est plus qu'une ombre : seuls subsistent les quatre murs d'enceinte, le toit est effondré et l'entrée est fermée par une grille rouillée. A l'intérieur rien de très caractéristique d'un édifice religieux. Pourtant je ne suis pas déçu. Je suis de ceux qui sont persuadés qu'il faut aller au-delà de la simple apparence des choses pour en accéder à la quintessence. Ce que cet endroit a été ne pourra jamais être changé, le passé est immuable car déjà accompli. Il devient de fait les fondations même de l'avenir. Imaginons que l'on veuille éluder les faits anciens, cela ne reviendrait-il pas simplement à virer les fondation d'une bâtisse ? Si l'on avait ce pouvoir, quel futur pérenne envisager ? J'extrapole, mais seulement pour bien faire comprendre qu'aussi ruinés soient les lieux de vie passés que j'ai croisé, je ne me permettrais jamais d’émettre un jugement bassement négatif à leur sujet. Je ne veux pas devenir un simple touriste en mal d'histoires superficielles à raconter aux collègues de bureau. Je suis un homme à la recherche de ses racines d'une certaine façon. Ni plus ni moins.

Après cet intermède, je reprends ma route en direction de la Croix des Quatre Vents, qui marque la proximité d'un pont génois non loin. L'accès depuis Saint Roch est forestier. Je dois dire que j'apprécie cette solitude retrouvée. Le pont traverse une rivière bien alimentée par le précipitations de la veille, et qui ne désemplira certainement pas de sitôt aux vues de la neige qui couvre les cimes. Direction la glacière, qui marquera la fin de mon périple du jour. C'est officiel, je suis au cœur de la forêt, pourtant, les marches grossières en pierre prouve que l'être humain est passé par ici. D'ailleurs, ces marches sont atrocement glissantes, je suis contraint de marcher au pas, au sens premier, pour tenter d'éviter de glisser... Mon bâton de marche trouve alors toute son utilité, quand jusqu'alors il était plus un fardeau sur la route en bitume du hameau.

J'atteins le fin de la route en forêt, je rallie la route départementale et dois la suivre jusqu'à la glacière. Cette fin de parcours me laisse sur ma faim. La glacière est présente, mais close, et juste au bord de la départementale. Après les glacières de Brando et de Cardo, je dois avouer que je m'attendais à autre chose, surtout par temps de neige, qui aurait dû m'évoquer les images de leur utilisation de jadis. Au moins sais-je à présent que Murato était ce ces villages qui se sont enrichi avec le commerce de la glace, c'est déjà une excellente chose en soi.

Mon retour est donc engagé. Le soleil commence à apparaître furtivement çà et là entre deux nuages. Il fait doux, très doux même. J'abandonne ma veste. Je veux profiter de ce contraste entre le paysage à priori froid et la douceur ressentie. Je vais pouvoir mieux fixer les images déjà entraperçues à l'aller. Finalement il y en avait pas mal. J'ai sûrement manqué quelques détails qui valent le détour. Je vais corriger çà. Arrivé à Saint Jean, le chemin propose une seconde voie pour rentrer. Elle passe par l'intérieur même du village. Je n'ai plus d'appréhension, j'ai envie de l'emprunter quelque part. Au diable les autres, au diable leurs regards sur ce type avec des chaussures de marche et un sac à dos qui n'est pas du village, qui sais, peut-être s'en fichent-ils royalement en fait ? Tu es un peu nombriliste mon vieux. Tu les salueras si tu les croises, s'ils te répondent c'est bien, sinon tant pis. Vis un peu plus pour toi et tout ira mieux.

Le Couvent, le lavoir, l'histoire même du hameau se dévoile donc en cette fin de visite impromptue. Merci de m'avoir reçu. Je n'en attendais pas tant en ce dimanche après-midi. Au revoir, à bientôt peut-être ?

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