En direction du San Petrone par Campodonico, en avril 2013



Tu m'as fait de l’œil ce beau dimanche de Pâques. Ce fut bref mais intense comme qui dirait. J'ai hélas vite du te tourner le dos ce jours-là, mon camarade de route avait d'autre projet pour nous alors. J'ai eu un peu de mal à détacher mon regard de toi, mais sans me faire remarquer de trop vu que je fermais la marche. J'avais déjà entendu parler de toi, il faut dire que tu es célèbre de par chez toi et même au-delà. C'est présomptueux de ma part mais j'espère que tu me laissera ma chance de me rapprocher de toi bientôt...

Non, je ne fais pas la cours à une charmante damoiselle qui en moi aurait suscité l'émoi... Je parlais du San Petrone, le point culminant de la Castagniccia. Et non, je n'ai pas perdu la raison. Il va sans dire que mon amour des hauteurs est bel et bien réel depuis mon aventure avec le Monte Stello... Ou plutôt au Monte Stello. J'ai développé au cours de mes balades une dépendance presque obsessionnelle envers les buts à atteindre. Je recherche à la fois la performance physique et la symbolique. Et pour cela les sommets sont de parfaits choix. Le corps est mis à rude épreuve, le mental tout autant pour supporter l'effort interminable des ascensions. Et pourtant la simple pensée de la récompense à se retrouver tout en haut suffit à accepter la souffrance. Finalement, d'une certaine façon c'est ce qui me fait penser que c'est similaire à faire la cours à l'élue de son cœur...

Je m'explique, avant de laisser à jamais l'image d'un handicapé affectif associée à moi. Première phase, le repérage. Il peut être fortuit ou volontaire, en fonction des aspirations de chacun, pas de jugement de valeur à avoir sur les circonstances de la rencontre. Seulement le coup de foudre, ce flash puissant qui transcende les règles de la logique. Ce truc indéfinissable qui vous fait bloquer sur l'apparition qui se présente devant vous, au point de faire s'arrêter le cours du temps l'espace d'un instant. C'est un peu théâtral comme présentation mais le propos qui se veut didactique se doit d'être parlant. Surtout quant au début de la problématique abordée.

Deuxième étape : la prise d'informations, suivie ou accompagnée de la prise de contact, selon que l'on est entouré ou pas, timide ou non. Ceci pour paraître sous son meilleur jour et rester maître de la situation. Je parle ici du cas où l'on se projette sur le long terme, pas de celui de l'histoire sans lendemain qui peut tolérer l'abordage direct à la sauvage, celui-ci pouvant tolérer d'être rejeté sans conséquences affectives majeures. On cherche aussi par ce biais à montrer son intérêt et justement prouver que l'on s'attend à du sérieux, tout en s'assurant néanmoins du bien-fondé du choix effectué à l'étape précédente. C'est la phase cruciale où l'on jauge de la réciprocité de l'intérêt. Çà passe ou çà casse, mais à ce stade, l'affectif ne vient pas se mêler de la situation.

Troisième étape : ils se marièrent, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants... Bon, c'est une version résumée, mais vu que je suis incapable de parler d'expérience, je suis bien contrains de faire avec les informations glanées de-ci de-là à ce sujet. C'est simplement l'étape de consécration de ce qui a été établi jusqu'à présent. Les deux protagonistes s'accordent parfaitement. L'osmose au sein du couple formé est parfaite, et nul ne saurait défaire un si bel accord.

Mise en bouche originale cette fois, non ? Rigolote même quand on y pense au second degré. Et pourtant je ris jaune... Je ris jaune car j'ai été éconduit par le sommet que je convoitais de rajouter à mon palmarès. Je l'ai dit : je l'ai entraperçu et j'ai su que je devais m'y rendre. J'ai travaillé à son sujet, cherché le meilleur itinéraire pour faire la route la plus simple possible, je me suis renseigné autant que j'ai pu, en tout cas bien plus que pour la majeure partie de mes autres sorties. J'en savais presque par cœur comment le parcours devait se goupiller. Théoriquement certes, mais au moins le savais-je.

Une seule variable impondérable : le temps. Quand on dit s'attaquer à un sommet qui dépasse les 1700 mètres, on a bien conscience qu'à tout moment le ciel peut changer de visage. De l'azur infiniment profond qui vous allège l'âme, il peut devenir lourd de brumes blanches et insondables... comme çà, sans que vous ne compreniez pourquoi. J'ai toujours eu cette chance insolente d'éviter ses caprices les plus extrêmes, ses crises de nerfs brutales. Au pire ai-je eu quelques gouttes pour tempérer mes ardeurs, ou des bancs de brume fugace pour me freiner. Donc j'y crois encore une fois. J'y crois dur comme fer à ma capacité à accomplir cette ascension. Il est dit que la matinée sera dégagée, mais que les ennuis commenceront dans l'après-midi. Donc, en fin stratège, je fixe mon départ tôt ce matin, de sorte que je serais rentré à temps avant la colère programmée des éléments.

Une nouvelle fois, c'est mon orgueil qui me jouera des tours aux abords d'une crête... Ma bévue du Monte Stellu ne m'a donc pas servi de leçon. Je suis pressé, trop pressé. Je décrète que c'est maintenant ou jamais, comme si plus tard, quand le temps sera vraiment clément et moins enclin aux ondées, plus tard disais-je, ce n'était plus possible. Pour reprendre mon analogie avec la parade amoureuse, j'ai rencontré ce mont, j'en suis devenu obsédé, et maintenant je dois l'aborder avant qu'un autre me le vole. Définitivement égoïste en plus. Ne suis-je pas charmant quand je me dévoile sous mon meilleur jour ?
Mes préparatifs sont faits. Le soleil naît à peine à l'horizon. Je pars vers Campodonico. C'est loin, toutes proportions gardées certes, mais je devrais parcourir une longue route avant de pouvoir faire ma cours... Inconsciemment, je dois penser que c'est déjà une grande marque d'attachement qui mettra le déroulement de la balade sous les meilleurs auspices. Que ne ferait-on pas pour l'objet de nos convoitises... Demeurent quelques nuages résiduels d'hier soir, mais rien qui ne m'alarme plus que cela, la plafond me semble bien haut et stable. Impénétrable mais stable. Et les premiers rayons qui colorent la plaine sont autant de preuves supplémentaires de ma future réussite. Et à mesure que je m'enfonce vers Piedicroce, les brumes qui se dissipent accentuent ce sentiment de toute puissance encore et encore... Et c'est grisant, et rassurant.

Le petit hameau est atteint. Le ciel est bleuté, à peine entaché de quelques nuages esseulés qui n'attendent qu'à se dissiper à la chaleur de l'astre du jour. Tout est réuni pour que notre rencontre avec le San Petrone soit un succès. Ainsi rassuré je me mets en route, le chemin m'est en partie connu après tout. Et je vagabonde le cœur léger, presque insouciant pour une fois, comme dans ces mises en scène un peu naïves de premiers rendez-vous, où celui courtise va à la rencontre de sa belle en chantonnant et sautillant gaiement. Et j'arrive à cette bifurcation. Et mes yeux sont ravis d'y voir sur son panneau de bois l'indication du chemin vers la montagne. Ô joie dont l'hymne victorieux résonne en mon for intérieur. Tu me sembles alors sans fin et inaltérable en ce jour. Et tu me mènes à travers les monts et les forêts, bercé par le chant du vent et des torrents, tu me mènes vers ces plus hautes sphères, vers ma Béatrice comme Dante, comme jadis je vécu mon errance à travers les hauteurs de Stella...

Et je grimpe, le corps toujours vaillant, de par l'esprit léger qui le meut pour accéder à ses promesses. Le soleil derrière moi, et toujours ces petits qui s'accrochent à leur existence éphémère en semblant se mettre à l'abri des sommets. Tant pis, sombres amis, joignez-vous donc à ma fête, vous autres, aussi petits, ne sauriez gâcher la noce promise à ce vaillant marcheur qui s'en va à la rencontre de la montagne qui lui est alors destinée.

Et je m'élève toujours, m'extasie sur les beautés de la nature, contourne gentiment ces quelques vaches qui occupent le sentier, à défaut de les en chasser vu que je suis d'humeur enjouée (et que je n'ai pas envie d'être coursé par une de ces bestioles idiote accessoirement). Mais, dites-donc, mes petits nuages, vous n'auriez pas pris un peu d'embonpoint ? Laissez un peu respirer le crête. Vous n'avez finalement pas d'autres choses plus urgentes à faire ? Non pas que je vous chasse, juste que je ne suis pas certain que mes projets ne vous intéressent finalement...

Je suis à plus de 1500 mètres, j'ai atteint un premier pallier qui consiste en une sorte de petite prairie qui continue de s'élever cependant dans la rocaille en face. Elle s'élève, elle avance, mais plus de chemin net, plus de marque de couleur pour guider mes pas. Et ce toupet cotonneux désormais ancré au-dessus de ma tête. Il est bien dense, bien plus que ce à quoi j'ai déjà été confronté auparavant. Je n'en vois pas l'autre côté, c'est dire qu'il n'est pas juste fugace. Oh là ma belle montagne, c'est moi ! Je t'ai aperçu tantôt et je dois t'avouer que je ne suis pas resté insensible à tes charmes. Je tenais à te le dire en personne. Tu vois, je viens seul, je brave l'heure matinale et les éléments pour que nous fassions plus ample connaissance. Veux-tu bien entrouvrir ton manteau de brume, que je puisse t'approcher pour que nous soyons plus intimes...

Rien de ce délire n'a été ouvertement verbalisé, bien entendu. Et de toutes manières, qui l'aurait écouté ? Les vaches ? Pourtant, la nuée devient encore plus dense. Comme si mon insistance maladroite avait effarouché le sommet... J'ai mal joué mon approche, la première impression est mauvaise. A défaut d'être souffleté de par ma conduite cavalière, je me vois repoussé dans mes avances. Je n'aime pas çà. J'ai donné de mon temps, j'ai ravalé mes principes pour partir la voir seule cette montagne, et elle me repousse alors même que je suis à ses pieds ? A quoi elle joue ? Tu me laisses t'approcher jusque là et tu me fais çà ? Mais pour quoi elle se prend ?

Je sais que je n'irais pas plus loin. Pas prudent de poursuivre. Je me persuaderais bien de l'inverse, mais je n'arrive pas à prendre le risque. Au fond, peut-être que le coup de foudre n'était pas si intense que je le croyais. Je rentre, bredouille, je jette juste de furtifs coups d’œil vers ce mont, et m'excuse intérieurement de tout cet emportement. Le San Petrone n'a pas mérité çà. J'ai été trop pressant, j'en ai payé le juste prix finalement. C'est une bonne leçon de morale. Même si j'enrage... Le soleil est taquin. Maintenant que je redescend, c'est lui qui semble aller courtiser la montagne. Je me la suis faite souffler sous le nez aujourd'hui. Et c'est ma faute.

Mais je suis persévérant, je te reverrais, beauté sauvage, je te montrerai qui je suis au fond, je serais à l'affût de tes merveilles, au rythme où tu me les dévoileras. Pardon pour ma conduite...

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