La merendella aux mines de Farinole, en avril 2013



Vieille tradition insulaire oblige, il convient de fêter le lundi de Pâques en allant pique-niquer dans la nature. Problème : la météo n'est pas des plus réjouissantes, et il faut trouver un lieu qui ne demande pas un effort de marche trop important pour que tous les convives en profitent sans en souffrir. Il faut donc concilier un lieu propice au déjeuner champêtre, pas trop loin mais pas trop près non plus de la civilisation pour ne pas le voir pris d'assaut, si possible offrant un abris pour une ondée probable... Casse-tête résolu par ma proposition de passer notre « merendella » (comprendre le pique-nique pascal) aux mines de Farinole. Trajet court, peu de dénivelé, esplanade naturelle devant la seconde ouverture, qui peut d'ailleurs faire honorablement office d'abris face aux caprices du ciel. Je suis convaincu que l'idée est bonne, et mes compère du jours l'acceptent aussi. Paradoxalement, ceci me met dans une situation presque inconfortable, dans le sens où je me sens personnellement responsable du bon déroulement de la sortie, y compris de la météo. En y repensant, c'est incroyablement présomptueux, mais çà montre bien que la décision n'a pas été prise à la légère.

Qui plus est, nous aurons là-bas une petite attraction, en la présence des mines à explorer si le cœur leur en dit. C'est peut-être un peu par égoïsme finalement que j'ai voulu y revenir... Peut-être bien, de ce point de vue, mais je reste intimement convaincu du bien-fondé du choix vis à vis de la possibilité de précipitations pour nos gâcher la fête... Nous convenons d'un point de réunion pour notre départ commun. Nous ne serons que quatre après tout, nul besoin de se compliquer la vie à partir chacun de son côté pour finalement se rendre au même point. Et qui plus est, j'ai la tâche d'être le guide, donc autant avoir mon groupe réuni d'emblée.

De bonne heure ce matin-là, le ciel me semble ma foi bien dégagé. J'ai ce doux espoir de voir une nouvelle fois les prévisions météorologiques se tromper quant au cours de la journée. Pourtant, à mesure que l'heure du rendez-vous s’approche, le ciel se charge lentement mais sûrement. Je désespère, j'enrage, je maudis ces coups du sort qui s'opposent à ma volonté, un peu comme un enfant qui se voit refuser ses caprices aussi extravagants soient-ils... Mais au fond de moi, je veux encore y croire, nous nous rendons sur l'autre versant de l'île, et de chez moi le ciel me semble encore bleu de par là-bas. Advienne que pourra, je ne veux pas décevoir mes amis de suite avec un défection de dernière minute fondée sur des supputations.

Nous nous retrouvons, l'heure fatidique est arrivée. Et avec elle la grisaille, épaisse, à perte de vue, mais pas vraiment menaçante. J'ai appris à avoir l’œil quant aux nuages réellement menaçants à force de me promener et de défier le sort. Après tout n'ai-je pas toujours eu une chance insolente face aux éléments qui se déchaînent généralement peu après mon départ à la fin de la balade ? J'ai peur pour le bon déroulement de l'excursion prévue, c'est certainement mon côté perfectionniste qui s'exprime. Mais surtout, je ne veux pas décevoir qui consent à partager ces moments privilégiés loin du tumulte quotidien. Je veux montrer ces sorties en pleine nature sous leur meilleur jour, je veux qu'on comprenne pourquoi elles me sont si chères.

A mesure que notre route qui mène au hameau de Braccolacia avance, à mesure que nous nous élevons par delà le col de Teghime, le ciel se dévoile un peu. Le golfe de Saint Florent se dévoile à notre vue comme un petit joyau, étincelant des mille feux conférés par l'astre solaire au milieu du duvet épais et morne qui ceins le ciel de toute part. Aurons-nous de la chance ? Je me plaît à le croire. Et j'en suis ravi. D'autant plus qu'il est toujours agréable de passer du temps avec ses amis, petite cerise sur le délicieux gâteau promis par ce beau soleil.

Nous sommes fins prêts à entamer la courte ascension vers les mines. J'ai un peu menti, je l'avoue, sur la durée de la marche et le dénivelé, rendant la difficulté moindre dans ma description pour attiser l'attrait de la balade. Mais je suis tout le long du parcours agréablement surpris par la façon dont mes camarades perçoivent le trajet : nulle plainte sur le léger dénivelé, ni sur la durée légèrement supérieure à ce que j'avais laissé filtrer. Au contraire une bonne humeur très sympathique, et même beaucoup d'intérêt pour mes cours improvisés de botanique. Je crois être en train de rêver tant on témoigne de l'intérêt pour ce que je peux apporter, je ne croyais pas pouvoir autant captiver les foules par mon discours. Je me veux pratique dans ce que je déblatère, je veux rajouter pour chaque espèce la petite anecdote, la précision qui va bien pour fixer dans la mémoire de mon auditoire le souvenir de mes propos.

Je parle tellement, contrairement à mes habitudes, que j'en oublie presque le parcours : nous sommes déjà devant l'entrée de la première galerie alors même que nous semblons être à peine partis en chemin... Et je pense que c'est un sentiment partagé à cet instant. On propose l'exploration d'emblée, je préfère expliquer qu'il vaut mieux parcourir les derniers mètres qui nous séparent de la deuxième mine, ainsi pourrons-nous poser nos sacs à dos, vérifier que le lieu n'est pas déjà pris, et accessoirement nous reposer quelques instants. Je ne veux brusquer personne, je pense même que j'en fait un peu trop d'ailleurs. Mes compagnons sont en fait demandeurs, et c'est moi qui en suis presque trop timoré.

Mes craintes sont fondées : le petite esplanade devant la deuxième galerie est occupée... par un troupeau de chèvres. Il est amusant de voir ce petit détail constituer une anecdote supplémentaire à raconter pour nous autres, pauvres citadins. Il n'empêche que nous les faisons fuir pour avoir l'usufruit du lieu. Je fais à mes amis le tour du propriétaire de l'endroit : la petite maison en ruine, le muret qui limite un peu l'accès à l'entrée. Cette entrée d'ailleurs, divisée en deux par sa colonne naturelle, son sol jonché de gravats jusqu'au fond de la courte galerie où nous nous aventurons comme en prémices de la future exploration de la mine en contrebas. Et ce contraste clair-obscur saisissant, quand du fond de la caverne artificielle vous regardez la double sortie nimbée de lumière, telle un regard fantomatique qui vous sonderait l'âme tout en vous invitant à le suivre instinctivement.

Il est temps pour nous d'attaquer le morceau de bravoure de la balade, le moment que nous attendions en fait tous tacitement, en l'exploration de la première mine. Délestés de nos sacs par souci de légèreté, armés de nos lampes torches, nous voilà fins prêts pour notre exploration. Accompagné, mes craintes de la première exploration ne me traversent même plus l'esprit. Nous pénétrons le royaume des ténèbres sans trop de soucis, effet de groupe aidant, et bonne humeur avec boutades et petits amusements parachevant le travail. Nous pénétrons le galerie dont le fond échappait au faisceau de ma lampe la première fois, ce qui avait conduit votre serviteur à ne pas se risquer plus loin. Je ne me souvenais pas de son étroitesse : nous sommes obligés d'y progresser en file indienne sans pouvoir réellement changer notre ordre de marche de par la largeur réduite et la hauteur plus que limitée. Les deux amis masculins qui m'accompagne en ce jour ouvrent les festivités, notre demoiselle les suit, et quant à moi je ferme la marche. Je ne sais pas le moins du monde où mène la galerie, si nous aurons un dédale interminable devant nous où juste une impasse imminente.

Un accord passé à l'entrée nous avait bien interdit toute excentricité au sein de la galerie, comme pour tenter de se prémunir au mieux d'un coup du sort qui nous aurait fait finir enterrés dans ces galeries dont nul ne sait au juste si leurs parois sont suffisamment solides. Nous bravons l'interdit explicite du panneau à son entrée, nous ne voudrions pas forcer le sort par une éventuelle sottise commise au cœur des entrailles de la montagne. Malgré cela, ce qui se doit d'arriver quand un groupe relativement jeune se réuni et se voit affublé d'une règle à ne pas transgresser s'est produit : au milieu de la galerie, des cris devant la panique s'installe, la galerie étroite nous coupe toute retraite si l'un des membre ne réagit pas à temps. Et c'est moi qui doit réagir. Je dois dire que je ne sais pas face à quoi, je n'ai rien compris aux paroles des éclaireurs que je vois seulement revenir vite en notre direction avec des éclats de voix pu audibles dans cet espace restreint où les sons résonnent en une odieuse cacophonie. Il faut que je fasse ce qui me semble le plus efficace en cette situation confuse, je dois libérer la route pour permettre à mes camarades de se mettre à l'abri.

Je cours quelques mètres avant de m'apercevoir que j'ai été dupé : nul agresseur en avant, seulement des éclats de rire des deux hommes, et notre amie un peu hébétée par leur tromperie. Je suis passé pour un couard, nul moyen de leur faire comprendre la démarche intellectuelle à la base de ma réaction. Ou plutôt n'ont-ils que l'intérêt de nous avoir joué un bon tour. Bien vu les gars, j'avoue que vous m'avez eu. Mais l'heure n'est pas (seulement) aux petites moqueries et autres ricanements. Il est temps de progresser plus loin dans la mine.

Un courant d'air se fait sentir depuis que nous avons pénétré sous terre. Quoiqu'un peu déroutant au début, il va sans dire que cela signe la présence d'une autre sortie à ciel ouvert. Pourtant, où peut donc bien se situer celle-ci alors que l'obscurité est complète ? La réponse ne se fait pas prier longtemps : au bout du couloir rectiligne et étroit que nous suivons, nous voilà avec une légère ouverture à hauteur des yeux. Un regard rapide nous amène à la conclusion simple que c'est en fait la deuxième entrée à moitié remblayée qui est juste derrière. Et celle-ci marquera d'ailleurs la fin de l'exploration, deux autres prémices de galeries étant noyées par une eau d'une limpidité troublante, si je puis dire, tant même les faisceaux lumineux de nos torches ont du mal à nous montrer clairement la limite air-eau. Cette constatation faite, nous revenons sur nos pas pour revenir au jour.

Le temps n'est plus aussi beau qu'à notre arrivée. Le soleil est voilé, et son voile semble devenir le linceul épais du beau temps convoité pour notre pique-nique pascal. De retour à l'entrée de la caverne, nous commençons à planifier notre installation temporaire en ces lieux. Notre plus jeune compère insiste pour que nous fassions un petit feu sous le porche rocheux de l'entrée. Nous sommes d'abord sceptiques, n'ayant rien de spécial à cuire. Pourtant il insiste, réunis du bois, les pierres qui constitueront le foyer, et entame leur mise en place. Très vite tout le monde l'aide, en cherchant plus de bois, en le brisant, où en amenant des touffes d'herbe sèche pour faire prendre le brasier. Nos efforts finalement collectifs se voient récompensés quand notre feu commence à prendre comme il se doit. Sont-ce là les réminiscences de nos instincts primaires où juste un besoin bien moderne de confort en toute circonstance ? Pourtant nous sommes bien devant ce brasier, à écouter ce doux crépitement du bois qui se consume, parfois un peu enfumés au gré des bourrasques de vent, mais la plupart du temps doucement réchauffé et réconforté par la danse langoureuse des flammes.

Ce foyer nous a alors bien fasciné, voire obsédé : l'alimenter, comme notre enfant, en était presque compulsif. Plusieurs fois nous sommes partis en quête de bois sec qui nous permettrait de prolonger le plaisir. Qu'importe l'effort consenti pour ramener ces lourdes branches en haut du terrain pentu, qu'importe les petites éraflures et autres échardes au doigts, qu'importe ce temps passé à devoir le débiter uniquement à coup de pied, faute d'outils, qu'importe tout çà, pourvu que notre flamme brûle le temps de notre présence.

Autour du brasier nous improvisons deux bancs avec des pierres du muret et deux vielles planches non loin de la ruine. Deux autres pierres plates en guise de table, et nous voilà fins prêts à déjeuner ensemble. Tout le monde a mis la main à la pâte pour préparer un petit quelque chose à partager, et tout le monde partage volontiers d'ailleurs. Notre repas tout simple de prime abord devient digne des plus grandes tablées aux vues de la récompense que nos efforts se voient attribué. Qu'il est doux de partager un peu de chaleur humaine autour d'un feux improvisé, loin de tout et pourtant faisant face à ce panorama infini de mer et de collines et montagnes tout autour. Le temps  semble nous avoir donné un peu de répit, au cours duquel la météo incertaine a su se faire oublier, ainsi que le reste de nos existences et leurs vicissitudes... On rêverait presque de simplement réunir plus de pierres pour achever le mur, clore l'entrée la caverne et y couler des jours heureux... Mais la réalité est là. Il va bien falloir quitter ce cocon improvisé le temps d'une incartade éphémère dans le cours de nos vies. Le dernier tison se consume lentement, il sera la marque de notre départ, nous ne sommes pas si pressés en fait...

Toutes les bonnes choses ont une fin, c'est immuable mais pas triste au fond : l'espoir d'en vivre d'encore meilleurs plus tard est ce qui permet  de laisser ces souvenirs derrière pour trouver la force de progresser toujours.

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