Les promenades du rêveur solitaire - La tour de Sénèque en avril 2013



Il faut parfois savoir revenir sur les fondements même de l'art pour progresser. Particulièrement quand l'apprentissage a été celui plus ou moins anarchique de l'autodidacte. C'est bien beau de s'être lancé à corps perdu dans l'exploration de l'île et de ses trésors cachés, toujours en quête de circuits extraordinaires, toujours plus secrets, toujours plus lointains. Et pourtant, pauvre fou, tu as allègrement omis les bases mêmes de ton passe-temps. A côté de combien de lieux évidents es-tu passé ? Tu vas au fin fond du cap pour commencer ta carrière, et tu ne sais même pas que tout près de chez toi tu as deux anciennes chapelles qui t'attendent ? Tu te lances seul dans cette activité alors que tes amis veulent bien la partager avec toi ? Fais table rase de ces débuts chaotiques, reprends à zéro.

C'est un peu dans cette optique de remise en question que je me décide à tenter enfin le circuit qui conduit à la tour de Sénèque à Luri. C'est un des grands classiques des randonnées de Haute-Corse, et pourtant je n'y ai jamais vraiment songé auparavant. Faute de temps, faute de motivation ? Même pas. C'est un circuit court. En terme de distance pour y accéder, je commence à avoir l'habitude entre Rogliano, Meria, Cagnano et le reste des communes du bout de l'île... Peut-être inconsciemment suis devenu hautain au point de dédaigner ces balades trop communes ? Pourtant pas vraiment. J'ai bien refais récemment les sentiers des chapelles de Furiani et Biguglia, et y ai pris du plaisir à y voir la renaissance de la nature. Peut-être avais-je d'autres chats à fouetter, d'autres projets de sorties en ligne de mire. C'est çà en fait. J'ai beaucoup marché en Costa Verde et en Castagniccia, et de fait j'ai du me détourner quelque peu du cap. J'ai aussi du me plier au caprices du temps, et Dieu sait qu'il change vite sur les cimes de l'extrémité de l'île... Le grand soleil cède vite sa place aux nuages gris, et vice-versa. Difficile alors de prendre le risque de se mettre en route pour une expédition à l'issue, et même au débuts, incertains.

Je marche à l’obsession, je ne crois que les fantômes qui hante mon esprit, je n'accorde foi qu'à ses ombres insidieuses qui susurrent à mon for intérieur les lieux où je dois me rendre, les promesses de visions enchanteresses qui étancheront encore un peu ma soif d'inédit dans mon existence bien rangée. Le spectre de Sénèque me fait signe... Même si je sais que le fait qu'il ait vécu aux temps jadis à Luri n'est qu'une légende... Mais il est dur de ne pas entendre cet appel lancinant. Le seul moyen pour retrouver la paix de l’âme sera d'obtempérer. Et je m'y emploierais, car après tout, la Tour ne me promet-elle pas tout ce que je cherche quand je m'évade ? Un lieu chargé d'histoire, une nature omniprésente, la bonne saison pour observer la richesse botanique de l'endroit... Bien joué Sénèque, n'en-dit pas plus, tu m'as convaincu de te rendre visite.

Direction donc le fin fond du cap. Un trajet monotone m'attend, mais c'est une façon comme une autre de se couper des tracas de la vie courante. Et surtout, c'est l'occasion de me remémorer mes visites précédentes aux autres communes, toutes ces aventures si proches mais déjà derrières moi. C'est presque un devoir de mémoire que je suis en train de faire en fait. Brando, sa grotte, mon départ pour le Monte Stellu ; Sisco où j'avais justement alors fini, et son sentier où j'ai fait mon pèlerinage du 1er novembre ; Pietracorbara et son moulin perdu au cœur de la forêt ; Cagnano et ses nombreux autres moulins... Une si courte expérience et déjà tant d'images. Heureusement que je les consigne dans les présentes lignes, je serais bien capable de finir par les oublier tant elles sont nombreuses et s'entremêlent dans mon esprit...

A Santa Severa, il faut s'enfoncer au cœur même du cap pour accéder à U Fenu d'où je partirai vers le donjon perché. Toujours ce rituel de quitter la côte pour sonder les tréfonds des villages perchés de l'intérieur. Toujours cette rupture entre la mer infinie qui vous fait bien sentir qu'elle vous porte en elle comme la mère tient son enfant au creux de ses bras, et ces collines, qui deviennent progressivement montagnes, qui portent sur leurs flancs raides le richesse de l'île, cette végétation qui s'offre à l'Homme comme le plus précieux cadeau de la nature, qui lui a permis de pérenniser son implantation en lui donnant sa subsistance. Nous sommes bénis des dieux en Corse, même si nous ne nous en souvenons plus vraiment, enfants ingrats qui se détournent de leurs parents en pensant voler de leurs propres ailes, fils prodigues toujours heureux en fait de retrouver ce foyer accueillant quand les aléas de la vie ont fait leur œuvre... Me voilà donc une nouvelle fois hors du temps sur cette petite route qui mène au château ancien, et le hameau de départ ne dénote pas avec cette impression, avec son calme paisible où seuls les aventuriers comme moi rompent le cours tranquille de la vie.

Il est temps de se mettre en route. De vite s'éclipser du village pour ne pas trop en troubler la torpeur. De rallier la forêt proche pour que l'esprit puisse se perdre tout son soûl tandis que le corps suit d'instinct le sentier sous ses pieds. Pas de soucis de ce côté-ci, la route passant tout près d'un ancien couvent, elle a été consciencieusement pavée par nos prédécesseurs, laissant peu de place à l'improvisation. D’autant que de nombreux murs verdis par la mousse forestière le bordent. Une petite originalité me frappe cependant à mesure que je progresse sur cette route digne d'un roi : une sorte de rigole où l'eau des précipitations des jours précédents est drainée. Et il faut dire que vue ce qu'il ruisselle des pierres des murets anciens, elle n'est pas un luxe. D'ailleurs est-elle souvent insuffisante, le pavage empêchant l'eau de s'évacuer aisément, le sentier est-il par endroit devenu un véritable petit aqueduc sur plusieurs mètres.

Le secteur est vraiment humide. Encore un peu plus loin je dois traverser une petite rivière qui ma barre la route. J'ai mal au genou suite à ma mauvaise chute à l'approche du San Pedrone, je ne croyais pas avoir été autant affecté et surtout mettre autant de temps à m'en remettre. Mais j'ai une canne pour me seconder. A me voir on pourrait croire observer un dandy de sortie, et pourtant elle me soulage vraiment, et surtout me sert d'assurance pour éviter de nouvelles chutes... Chat échaudé craint l'eau froide... Ni une ni deux, l'obstacle est franchit sans problème majeur du moment qu'un appui supplémentaire m'est offert.

Je suis au cœur de la forêt, nul bruit pour troubler le recueillement où mon esprit s'enfonce, bercé par le seul murmure de l'eau, du vent et des oiseaux. Je vais finir par croire que l'histoire des lieux s'exprime sans même qu'on le veuille : à marcher sur cette route vers le couvent j'en ressentirais presque un apaisement salutaire, comme si j'expiais de la sorte les fautes qui vous pèsent sur la conscience, comme si je voulais en profiter pour en sortir purifié. Il faut cependant avouer que c'est cette paix environnante qui pousse à l’introspection, au-delà des convictions religieuses propres. Les minutes s'égrennent, les pas se suivent, l'ancien couvent apparaît peu à peu. Devenu gîte, il a perdu de son cachet je trouve. Pourtant je ne pourrais pas, après ce que je viens de décrire, dire qu'il a perdu son essence... La nature intrinsèque des lieux transcende bel et bien les outrages du temps...

Au niveau du couvent, désormais hors de la forêt, la tour se dresse fièrement au sommet de son promontoire rocheux. La vue est saisissante. On croirait l'édifice planté comme un drapeau au sommet de ce pic abrupt. Par où l'aborder ? De là où je suis je ne vois qu'un vertigineux à pic. Dois-je suivre ce nouveau sentier que je vois s'enfoncer dans le maquis au pied du roc ? Certainement oui, d'autant qu'il me semble bien entendre des voix plus en avant. Je ne suis certainement pas seul à vouloir m'y rendre à la tour. Pourtant ces murmures sont discrets et je ne les entend déjà plus. Aurais-je rêvé ? Tant pis, allons-y gaiement, je ne vais pas m'arrêter au pied du but.

La route du maquis semble me mener à l'arrière de la falaise, et je suppose qu'une douce pente doit mener au sommet. Difficile de le confirmer alors, je vois surtout une nouvelle forêt qui occupe le versant qui apparaît alors. Le chemin commence à grimper, doucement d'abord, puis semble se scinder. A ma gauche un sentier un peu rocailleux certes, en ligne directe vers la tour, baigné de lumière, à découvert, en bref une sinécure ; à ma droite le chemin qui s'enfonce dans les ténèbres du bois aux branches et troncs tourmentés, à l'issue masquée... Qu'auriez-vous fait, vous, devant ce dilemme qui n'en semblait même pas être un tant la réponse semblait évidente ? J'ai bien entendu suivi la « jolie » route. Sauf que celle-ci très vite mène à un bien beau chemin de varappe... Une sinécure n'est-ce pas ? Surtout avec ta rotule défaillante et ton vertige... J'ai trop avancé pour rebroussé chemin, et surtout je n'envisage même pas alors que l'autre accès puisse me mener au même endroit. Allez, du courage mon vieux, c'est quand tu es seul que tu arrives à dépasser tes peurs, aujourd’hui ne dérogera pas à cette règle.

Je grimpe, lentement, je m'assure quant aux prises, j'ai peur de glisser et de buter encore sur ma rotule, plus que d'une chute en elle même. Il n'y a que quelques mètres à gravir mais je prend mille précautions. Plus d'une fois j'ai envie de céder à la panique, plus d'une fois je me ravise, me remémorant ma promesse de la cascade de l'Ucceluline d'arriver à vaincre ma panique... Et ce combat contre moi-même paie finalement. Je rejoins un sentier certes encore escarpé, mais cette fois praticable en marchant. J'appréhende cependant la descente, qui paradoxalement m'angoisse toujours plus que la montée dès lors que je dois grimper... Mais un problème à la fois, ne gâchons pas ma victoire sur moi-même.

A mesure que je progresse alors, je me remets à entendre les voix... et m'aperçois qu'elles viennent d'un couple qui monte tranquillement un sentier ma foi plus accessible qui finit par croiser le mien. Ceci me rassure doublement : je ne suis pas fou, et surtout, je pourrais probablement descendre de façon plus sereine. Ils sont encore loin, je décide d'aborder la tour sans les attendre, mon caractère sauvage revenant alors à la charge. Même ces derniers mètres relève du défi : l'accès aux installation du donjon perché se fait sur un plaque de schiste bien lisse. J'ai encore peu de la chute, aussi décidé-je de progresser encore lentement. D'autant que je suis désormais bordé de vide, et que, même si j'ai e parti vaincu mon appréhension quelques minutes plus tôt, je n'en reste néanmoins pas insensible au vertige...
Mais ce jeu en vaut la chandelle : au pied de la Tour de Sénèque, le monde vous est offert, les mers Ligures et Tyrrhéniennes, chacune de son côté, le reste du cap aussi. Ce n'est certes pas le sommet le plus haut des environs, mais être là, à l'endroit même où la main de l'Homme a dressé, au prix d'un travail probablement éreintant, un donjon pour servir de tour de guet, être là disais-je, relève de l'honneur d'être témoin privilégié de l'histoire. Les lieux, ou plutôt leurs âmes, sont immuables. Le poids du temps et de ses affres demeure à jamais.

Tandis que je vagabonde autour du petit promontoire, le couple me rejoint. Je les salue, et en profite pour leur demander s'ils viennent d'un accès « clément », en leur expliquant ma mésaventure. Il me confirment l'existence du sentier plus abordable, et rajoutent avoir été surpris de ne plus de voir au bout d'un certain temps. Et pour cause mes compagnons de balade... Après ces légères palabres mondaines, il est temps pour moi de redescendre. D'autant que des nuages commencent à s'amonceler sur les hauteurs alentours... En guise d'adieu, je dis aux deux autres marcheurs de ne pas trop s'attarder, que le temps est changeant ici dans le cap. Le chemin est abrupt, ne manquerait plus que les rochers soient rendues glissants et la descente s'en verrait bien périlleuse.

En parlant de descente, le chemin préconisé n'est finalement pas si aisé que cela : aurais-je encore omis une bifurcation ? Je finis au milieu du bosquet sans route bien définie, cerné de falaises proches de celles qui ont servi de support à ma varappe de montée. Je tourne, retourne et me résout à aller au plus court. Je sais approximativement vers où je dois me diriger, à force de me faufiler entre les troncs, je finirai bien par retomber sur mes pattes. Et fort heureusement, plus d'appréhensions que de réelles difficultés. Le sentier est rejoint, et avec lui la promesse d'un retour dorénavant paisible...
Je n'ai alors qu'à laisser mes pieds me guider, l'esprit a bien mérité ses vagabondages oniriques après avoir tant lutté contre ses démons pour arriver au but. Encore et toujours, et même plus que jamais, propice à la rêverie, avec toutes ces nouvelles images en tête, le chemin de la forêt est là, immuable, comme figé dans l'éternité. Il promet au voyageur égaré qui l'emprunte de bien bons moments avec cette quiétude propre à l'écoute de son cœur, d'habitude parasité par le quotidien et ses obligations. Loin de tout cela, c'est là que l'on peut se ressourcer, c'est là que l'on revient au fondement même de son être, c'est là que l'on renoue avec l’essentiel.

C'est là que l'on comprend le pourquoi des choses, du moment que l'on veut bien écouter la voix de son silence intérieur...

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