Les promenades du rêveur solitaire - Errance au col de Teghime - en mai 2013



Plus de trois semaines sans sorties. Ou plutôt deux semaines sans sorties dans la nature au milieu de nulle part, loin du tumulte urbain. Il n'y a pas lieu de se plaindre cependant, ma semaine de vacances londonienne aura constitué une excellente échappatoire vis à vis de la routine qui s'était installée dernièrement. Mais malgré les nombreux parcs et leurs jardinets à l'anglaise qui singent la spontanéité naturelle sous couverts de leurs désorganisation maîtrisée, la présence citadine alentours a toujours réussi à se faire ressentir. Non pas que ces havres de verdure m'aient déplus, bien au contraire, ils constituaient une bouffée salutaire au milieu de la vie de la ville, qui malgré tout le flegme et la politesse des britanniques reste tout aussi oppressante à terme que n'importe quelle existence citadine.

Il fait un soleil radieux aujourd'hui, j'oscille entre les joies promise de la plage que je pourrais longer jusqu'à plus soif en évitant cependant les premiers estivants vautrés sur leurs serviettes, le corps graissé pour brûler au plus vite, et témoigner de leur exposition aux premiers rayons, et marcher sans but précis, faute d'inspiration. Je dois confesser avoir été refroidi dans mes ardeurs par ma rencontre de tantôt avec une couleuvre, alors que je faisais découvrir la chapelle Saint Jean de Mandriale à un ami... Mais la volonté d'arpenter les espaces sauvages transcende même la peur apparemment.

Je me décide un peu à la va-vite pour un petit sentier que j'ai vu souvent lors de mes trajets vers mes autres lieux de villégiature, une route qui part du col de Teghime et semble s'enfoncer au cœur des monts environnants. Pour une fois je ne me fixe aucun but. Pas de lieux à voir spécialement, pas de durée de marche, pas d'impératif. J'ai juste envie de profiter moi aussi du soleil, mais sans rester à jouer à la crêpe dans le sable gris et collant des plages. Et au fond de moi, je veux me jauger pour voir si je peux résister à l'appréhension d'être de nouveau en contact avec un serpent... On ne se refait pas, on n'abandonne pas trente années de phobie comme çà après tout.

Trêve de bavardages. Me voilà arrivé à mon point de départ au bord de la route qui mène à l'autre versant du cap. Je viens à peine de dépasser le monument à la mémoire de la bataille de Teghime. J'ai une vue imprenable sur les deux côtes, sur le Pinu à peine plus haut que moi, sur l'étang et la plaine où les brumes de chaleurs ont décidé d'élire domicile. Et là un ciel d'un bleu profond. Ce bleu infini qui vous donne l'impression de pouvoir voir les confins de l'univers tant la vision s'y enfonce facilement dès lors que l'on insiste. L'air débarrassé de l'humidité par la légère brise y joue pour beaucoup, celle-ci étant chassée plus en bas comme je l'ai signalé juste avant. Le décor est planté, j'ai juste à me lancer si je suis prêt à relever mon défi intérieur.

Et je m'exécute. Le pas est lent cependant. Le pas est lourd aussi. Je fais mon possible pour être le plus bruyant que je peux. Je veux déloger les éventuelles reptiles avant mon passage, il n'y a rien de pire que la surprise de voir apparaître l'objet de ses craintes à ses pieds. Et c'est d'ailleurs cette appréhension de la peur qui est pire que la peur en elle-même. A Londres, au zoo, j'ai pu m'approcher des ophidiens dans leurs terrariums sans trop d'angoisse. Et j'ai même réussi à les photographier pour la postérité, et pour marquer ma volonté de me sortir de cette crainte infondée qui m'empoisonne depuis trop longtemps. J'ai tout de même ma canne avec moi, peut-être pour ranimer cette image londonienne de courage tout relatif, à travers une image un peu dandy gentilhomme de la marche qu'elle me donne.

Ma technique fonctionne, en partie : les lézards sortent des fourrés environnants. C'est pas mal, mais même si je n'affectionne pas non plus outre mesure ces cousins sur pattes de mes bêtes noires, ils ne constituent pas une source d'anxiété, loin s'en faut. La paranoïa me joue parfois des tour : je tressaute un peu quand une de ces bestioles surgis trop près de moi, mon esprit sur le qui-vive assimilant d'emblée l'assaillant au scénario le moins à mon avantage. Mais je me reprends vite quand le danger est analysé plus finement. Au fil des pas, je m'affirme toujours un peu plus, à mesure que je m'enfonce sur le sentier large qui s'élève doucement.

Mais l'ennemi n'est pas celui redouté de prime abord : le soleil est là vous disais-je. Il commence à mordre mon visage et mes bras nus. Pas bien méchamment, mais je n'ai pas envie de ressembler à une parodie de touriste imprudent qui aurait grillé faute de protection adéquate. Lui a au moins l'excuse de ne pas connaître la façon dont le soleil brille de par nos contrées, moi je passerais forcément pour un idiot à me laisser prendre, et je devrais de plus porter cette marque écarlate l'espace de quelques jours, en guise de châtiment pour marquer mon erreur. J'ai ma fierté, je préfère couper court à la marche dans ces conditions. Après, çà fait une bonne demie-heure que je m'enfonce nulle-part, à un moment ou un autre il aurait de tout manière bien fallu que je songe à rentrer.

Le retour est d'ailleurs un peu plus serein : le moindre bruit dans les broussailles n'excite plus mes sens outre mesure. Je suis à peu près capable de me maîtriser, je peux donc continuer mes marches. D'autant que je vise les sommets pour cet été qui arrive, le mental ne saura tolérer le moindre doute le moment venu...

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