Les promenades du rêveur solitaire - De Macinaggio à la tour d'Agnello via le sentier des douaniers, en juin 2013



Tout et son contraire. L'envie impérieuse de reprendre mes marches après ce mois de passage à vide, de par les aléas du temps, mais cette petite appréhension de ne plus être à la hauteur de mes ambitions. La volonté de ces grands espaces pour moi tout seul, mais le besoin d'être rassuré par la présence toute proche d'autres êtres humains. J'ai envie de concilier tout çà. Il me faut un trajet simple, mais qui étanche ma soif de lieux mémorables. Il est temps de retourner aux sources, là où tout à commencé en terme d'escapade solitaire. Il est temps de revenir au bout du Cap.

Une fois n'est pas coutume, je reviens vers un des sentiers classiques, par lequel j'aurais peut-être même dû commencer tant il est bien documenté et facile. Je vais suivre le sentiers des douaniers. Enfin, son début, jusqu'à la tour d'Agnello, ou peut-être seulement la Tour Santa Maria, je verrais bien selon le temps qui me sera imparti. Je suis motivé par la perspective de cette reprise, je me bloque ma demie-journée complète, et si nécessaire j’empiéterai même sur le début de la soirée. Ma volonté est inébranlable, c'est irrationnel vu que je ne sais pas exactement si le jeu en vaudra la chandelle, mais j'ai ce pressentiment, cette sorte d'intuition que je ne serai pas déçu par mon choix. Peut-être me trompé-je ?

La route du Cap est toujours la même : droite, interminable, sans surprise, et dorénavant tellement vue et revue que je n'ai même plus l'attrait de la nouveauté en la parcourant jusqu'au but. Et pourtant j'en ai tellement envie. Je ne me l'explique pas vraiment, je veux marcher, point barre. Je veux aller au bout du bout de mon monde. Ce n'est pas pour rien que je veux rallier la tour d'Agnello : avec la Giraglia en vue je saurais alors que je serais à l'extrémité la plus septentrionale que je pourrais attendre. Serais-je à la recherche d'autres rivages lointains en me rendant la-bas ? Il faut dire qu'avec la proximité des îles italiennes qui se voilent à peine dans leur nimbe translucide, ces oniries de terres étrangères sont palpables.

Je suis un peu préoccupé cependant. Mon aspiration aux vagabondages de l'esprit est teinté d'une appréhension bien terre à terre d'être confronté à une couleuvre au détour du sentier. Je travaille sur cette peur depuis notre brève entrevue au retour de Mandriale, dans l'espoir de ne pas voir gâchée ma passion à cause de telles futilités. Pourtant, c'est plus le sentiment provoqué de la bête en elle-même qui m'effraie. Toujours aussi irrationnel mais tellement ancré dans mon subconscient qu'il me faudra un long travail pour vraiment la dominer complètement. Mais ce n'est pas à l'ordre du jour, j'ai prévu une parade : choisir un sentier réputé comme très fréquenté à la belle saison, pour minimiser les chances que la rencontre fortuite avec le reptile ne me tombe dessus. C'est lâche mais c'est juste l'expression de cet instinct primal de conservation coûte que coûte.

Il est temps de se mettre en route, la plage ouvrira la voie pour cette épopée à laquelle je tiens particulièrement pour me remettre en selle. Le chemin sera quasi-exclusivement côtier, ce qui présente l'intérêt non négligeable de ne mobiliser aucune compétence particulière en terme d'orientation, et de fait me laissera le champs plus libre pour admirer les paysages alentours. La grève en couverte sur une forte épaisseur de posidonies probablement ramenées tout le long de l'hiver par les caprices de la Méditerranée. D'autant que la forme en légère anse doit accentuer la rétention de celles-ci. Ces algues en décomposition ne découragent pas certaines personnes de lézarder au soleil, vautrées littéralement dessus en se laissant cuire au feu doux de ses rayons généreux. Le lit est moelleux sous les pas, ce doit être confortable d'être allongé sur un tel matelas, mais franchement pas très ragoûtant. Je préfère laisser ces crêpes humaines, d'autant que ma route risque d'être assez longue jusqu'au nord.

Très vite, la plage mène à un sentier plus classique à flanc de la Punta di a Coscia. Le sentier est large, plutôt plat. Les végétaux qui le bordent sembleraient presque taillés droit. C'est le signe que l'accès est on ne peut plus emprunté par les promeneurs. D'autant que mes premiers compagnons de route ne tardent pas à se montrer : beaucoup de personnes relativement âgées, à priori que des touristes si j'en juge par les accents entendus lors de nos « bonjours » bien respectueux échangés lors de nos rencontres. Alors que moi je pars pour la tour, eux semblent en revenir. Le doute m'assaille : suis le seul fou à vouloir ainsi me lancer en cette heure somme toute assez chaude le long de ce chemin ? Pourquoi semblent-il tous le déserter ? La pensée vagabonde c'est vrai, mais pas dans le sens où je l'aurais souhaité. Mais passons, ce n'est pas au bout d'un seul quart d'heure que je vais juger un chemin, par le passé j'ai déjà eu d'agréables surprise quand à des balades mal entamées.

Premier point d'intérêt atteint : un vieux canon qui pointe vers Macinaggio. Juste le temps de passer à côté, un groupe de promeneur déjeune non-loin, je n'aime toujours pas troubler la sérénité d'autrui. Un peu de grimpette ensuite, pour s'élever encore un peu et dominer les falaises en pente douce qui termine la pointe de l'île. La mer en bas est d'une limpidité cristalline, dont chaque facette née des vagues se voit rehaussée de l'éclat du soleil qui est bien haut et commence à cogner sur soit dit en passant. Le maquis bas embaume de mille odeurs d'été avec toutes les essences aromatiques qui le composent. Pourtant je n'y voit encore qu'une infinité de cachettes possible pour l'ennemi sournois que j'imagine me guetter... Mais je suis déjà plus serein qu'au début de ma route. Mes rencontres ponctuelles avec mes semblables sont comme autant de points de salut au milieu de cette luxuriance.

J'aperçois non loin la plage de Tamarone. Et quelques voitures garées. Je regrette un peu d'avoir voulu commencer depuis le port, je me dis que gagner une demie-heure sur mon planning aurait pu être utile. Et puis non, c'est clair dans mon esprit : si je vois que je suis trop en retard, je rentrerai, quel que soit l'endroit que j'aurais atteint à ce moment. C'est le compromis le plus sage que je puisse avoir pour ne pas céder à la tentation de regarder ma montre en permanence sans profiter du lieu. Alors que je traverse cette plage, j'aperçois à ma gauche une bifurcation où il est indiqué un accès à Santa Maria du à Chjapella par les terres. L'itinéraire est beaucoup plus rapide, mais vu que je suis plus enclin à la flânerie, je prendrais la voie côtière. Je l'envisagerai au retour si jamais.

Et j'ai bien fait. Comment aurais-je pu m'approcher des îles de Finocchiarola sinon ? Au cœur de leur petite réserve naturelle éponyme, ces petits îlots abritent une tour et constituent un joli panorama avec Capraia qui se laisse deviner en arrière plan. J'aperçois sur la petite plage en face des îles des vacanciers qui profitent du farniente sur le sable. Je les trouve presque courageux d'avoir marché autant pour un bout de grève où se reposer. Même si le lieux est splendide, une telle activité, pardon, inactivité, ne mérite pas à mes yeux tant d'effort. Sachant surtout qu'il reste encore moult choses à voir plus loin sur le sentier.

Le sentier s'incurve alors légèrement vers l'ouest, tandis que jusqu'à présent il allait tout droit vers le nord. Et dès cette déviation débutée, de nouveaux paysages se dévoilent : un intérieur des terres à peine bosselé de collines, stoppé net par la fin des terres qui semblent disparaître net dans les eaux infinies de la Méditerranée. Pour l'instant cette fin se fait doucement, il semble dès à présent qu'il reste encore quelques cordons de plages pour assurer la transition, mais au loin déjà on voit que la coupure est plus franche. Mais pour l'heure, il est temps de bifurquer vers la petite chapelle Sainte Marie, à quelques centaines de mètres à l'intérieur des terres. L'édifice n'a rien d'exceptionnel à mon goût : une petite église sans prétention aux murs enduits, qui, on le voit, ont subit les outrages du temps. Tant qu'à se souvenir d'un détail la concernant, je choisis plus volontiers ce petit puits juste à côté, qui, malgré son eau franchement vaseuse et son lézard insolent qui ne semblait pas éprouver la moindre crainte à mon approche, avait au moins l'intérêt d'être une singularité que j'avais rarement observer jusqu'alors. Cet interlude achevé, la route reprend vers la tour littorale Santa Maria.

Il m'aura fallut une petite heure et quart pour en arriver là. Au début de mon aventure du jour, je pensais que si je n'avais pas le temps d'arriver à la tour d'Agnello, je m'arrêterais à la tour Santa Maria. Il est tôt, et je suis relativement confiant quant à la bonne marche de mon entreprise. Je peux donc profiter pleinement de l'image de la tour les pieds dans l'eau et coupée en deux. C'est si singulier, çà valait largement ces quelques minutes passées à admirer cette œuvre humaine dont la semi-destruction constitue aujourd'hui l'atout majeur. Çà fait relativiser sur l'utilité des choses, de voir qu'un édifice défensif peut devenir en perdant sa fonction première une curiosité certainement plus célèbre qu'à son heure de gloire d'antan. Peut-être ne sommes nous définitivement pas destiné à nous enfermer dans une voie préétablie, et avons-nous toujours la possibilité d'accéder à de nouveaux horizons. Rien n'est joué d'avance pour la faire courte, c'est finalement un message d'optimisme que m'évoque la ruine que j'observe.

Je repars. Je suis à mi-chemin environ de mon but. Je vois clairement que le chemin va grimper pas mal. Comme je l'ai expliqué, alors que je foule les dernières plages que je suis en mesure d'observer, devant moi se dressent de relativement hautes collines qui plongent à pic dans l'eau. La tour convoitée se laisse entrapercevoir tout à la pointe. Elle est encore bien loin, ce qui n'est pas pour m'encourager vraiment. Mais je persiste : j'ai pu déjà voir tant de jolis panoramas entre terre et mer que j'ai envie d'en profiter toujours un peu plus. La grimpette est rude malgré le faible dénivelé. Le soleil qui m'assène sa chaleur lourde sur le crâne sans discontinuer n'aide pas. Je me sens comme un boxeur acculé au coin du ring, qui, tant bien que mal, doit subir l'assaut de son adversaire en n'ayant pour seule alternative que d'encaisser. D'encaisser tellement que même la garde devient futile. Mais je ne tomberais pas, cette obstination orgueilleuse qui souvent me dessert en balade me tiens debout, et fait machinalement se succéder mes pas alors que mes cuisses sont tétanisées.

A bout de souffle, trempé de sueur, je suis au sommet de ce promontoire de terre. Barcaggio est en vue au loin. Et bizarrement pas la tour. Il faut dire que le sentier est allé un peu plus loin de la côte que précédemment, je me laisse l'espoir d'accéder bientôt à la forteresse avant que mes forces ne m'aient définitivement quitté. J'ai de la chance, à mesure que je m'approche de la mer, la Giraglia apparaît. Puis la tour. Et surtout l'à-pic monumental que je viens de gravir. En effet, derrière moi je peux apercevoir la fin des terres que j'avais aperçu au loin. Sauf qu'à quelques dizaines de mètres, cette déchirure brusque semble encore plus impressionnante. L'opposition entre ces sommets rondouillards, tout couverts de maquis bas, et cette roche vert-bleu froid, déchiquetée et brute est telle une vision qui mêlerait Eden et Pandémonium : si improbable qu'elle en est presque fantastique au sens premier. On la croirait issue de l’imaginaire tant on la qualifierait volontiers d’œuvre surnaturelle. Je suis comblé et satisfait d'avoir été jusqu'au bout de mes objectifs aujourd'hui. L'idée même d'avoir renoncé plus tôt et d'être passé à côté de tout cela m'aurait rétrospectivement crevé le cœur.

Je termine mon chemin en rejoignant effectivement la tour. Pour moi elle sera la marque indélébile de mon accession à l'extrémité la plus au nord de la Corse que mes pas m'auront accordé d'atteindre. La symbolique peut sembler bien idiote, mais elle a au moins ce mérite que forcer mon respect et ma satisfaction. La tour d'Agnello est finalement assez petite, comme toutes les tours en fait dira-t-on. J'y pénètre brièvement, le temps de voir qu'une petite échelle permet d'accéder à son premier et unique étage. Elle me semble bien vétuste également, aussi me limiterai-je à cette observation sommaire, l'idée de recevoir un gravât au coin du crâne ne m'enchantant pas plus que cela...

Je me mets en route pour le retour. Seulement à ce moment le chemin restant à parcourir me revient à l'esprit et tendrait presque à me décourager. Pourtant je n'ai pas vraiment le choix, je savais que je n'en était en fait qu'à la moitié du parcours à faire. Étrangement, malgré la longueur du chemin, je souffre moins : j'ai l'impression que le soleil s'est fatigué à force de vouloir me dissuader de continuer, j'ai les jambes toujours congestionnées mais je continue inlassablement à accumuler mes pas vers mon point de départ. Peut-être est-ce simplement cette joie d'avoir été là où je voulais qui me transporte. Le fait est que le luminosité plus douce de cette journée bien avancée rend les paysages moins agressifs pour l’œil, donc la traversée de ses étendues en devient moins une épreuve physique qu'une gentille marche reposante.

Je rentre à Macinaggio exactement à l'horaire que je m'étais prévu. Ou plutôt celui que j'aurais souhaité car j'ai réussi à diminuer du tiers la durée annoncée par le guide que j'avais consulté. Au charme du parcours s'ajoute donc l'exploit personnel. Je n'ai pas perdu la main malgré ce temps où je ne pouvais pas sortir. Un jour peut-être tenterai-je le sentier complet, jusqu'à Centuri. Le lieu est si beau que çà ne serait pas pour me déplaire...

3 commentaires :

  1. C'est tous les sens en éveil que nous avons fait ce sentier le 24 mars départ baie de Tamarone ; les appareils photo s'en souviennent encore car ils ont travaillé dur :) jusqu'à la tour d'Agnello où nous nous sommes restaurés et retour avec halte à la tour Santa Maria pour chercher quelques yeux de sainte Lucie ;) et pour la petite anecdote, nous avons croisé Dame Couleuvre ^^

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  2. C'est tous les sens en éveil que nous avons fait ce sentier le 24 mars départ baie de Tamarone ; les appareils photo s'en souviennent encore car ils ont travaillé dur :) jusqu'à la tour d'Agnello où nous nous sommes restaurés et retour avec halte à la tour Santa Maria pour chercher quelques yeux de sainte Lucie ;) et pour la petite anecdote, nous avons croisé Dame Couleuvre ^^

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  3. Bon trajet, en tout cas pour qui n'a pas prévu un jeu de voiture pour un retour de Centuri et ne veut pas forcer le pas pour profiter du panorama.

    Mes amitiés lointaines à dame Couleuvre, je ne l’apprécie toujours pas à sa juste mesure...

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