Les promenades du rêveur solitaire - "Les terrasses et la marine" à Nonza en juin 2013



Çà y est, il pleut encore... Certes, c'était annoncé, donc pas d'effet de surprise au delà de cette simple exaspération de toujours devoir restreindre ses ambitions de sorties. Au moins l'ai-je échappé belle, et ai-je eu cette présence d'esprit presque dictée par quelque force invisible de partir très tôt pour éviter la débâcle.

Il fallait que j'aille à Nonza. Pourquoi ? Je n'en sais vraiment rien en fait. La balade à travers les terrasses anciennes de cédratiers vers la plage de galets stériles promettait un agréable moment, mais très court. Pourquoi donc perdre son temps à faire plus de trajet que de marche, risquer de revenir trempé et peut-être déçu ? J'avais été une fois passer la journée sur cette même plage avec des amis, je n'en retiens que la chaleur étouffante transmise par les galets amiantifères qui la compose. Souvenir ni bon ni mauvais en somme. Peut-être un besoin de pèlerinage impromptu auprès de ces déchets de l'usine de Canari, où mon arrière-grand père maternel avait travaillé et chopé son asbestose ? Suis-je inconsciemment en train de vouloir voir ces cailloux empoisonnés qu'il a participé à manipuler, et peut-être toucher à mon tour ce qu'il a pu jeter à cette époque ? Boucler la boucle en somme. Je pense que je vais trop loin à évoquer cela. Ce doit simplement être l'envie de faire une petite excursion là où je n'ai encore pas mis les pieds.

J'ai fait le cap jusqu'à la Giraglia dorénavant. Certes. Mais toujours par le versant est finalement. J'ai souvent franchis le col de Teghime, au point même d'en arriver à aimer ce passage d'un versant à l'autre, comme si un monde nouveau s'offrait à moi à chaque fois. Mais je ne suis jamais allé vraiment loin sur la côte ouest. Mon champ d'exploration s'étoffe peu à peu, il est temps de continuer sur cette lancée. Nonza sera un point de chute idéal. Et peut-être même pourrais-je pousser le vice jusqu'à aller à Canari ? Je verrais en fonction du temps pensais-je toujours avant de prendre la route.

Il fait gris, mais la pluie n'est pas annoncée avant la fin de matinée, voire le début d'après-midi. Mes ambitions concernant Canari s’effritent comme le schiste de la région. On verra une fois là-bas, la seule constante niveau météo dans le cap, c'est que tant qu'on y est pas, on ne peut pas vraiment prédire ce que le ciel nous réserve, le jeu des sommets retenant les nuages étant incroyablement complexe et changeant. Le col de Teghime m'accueille cette fois avec quelques grosses gouttes de pluie. C'est prévisible vu que le sommet du Pignu n'est pas loin, mais le temps semble plus serein plus au nord. La descente par Barbaggio puis Patrimonio est dorénavant maîtrisée, ne me reste plus qu'à poursuivre le long de la côte au delà de Farinole, et me voilà en terre inconnue à explorer.

Si je devais faire un parallèle entre les deux côtes, le détail le plus frappant serait le caractère plus abrupt de l'ouest vis à vis de l'est. La route du cap jusqu'à Macinaggio me semblait plonger à pic dans la mer, celle qui relie Patrimonio à Nonza est pire : en plus de se jeter à la verticale à l'eau, vous êtes comme adossés aux flancs mis à nus des montagnes cap-corsines. Je suis certes enclin au vertige, mais il en résulte tout de même une sensation bizarre d'être à tout moment à la merci de ce massif rocheux qui pourrait vous éjecter plus bas si par malheur vous veniez à le courroucer... Et les virages qui suivent le contour escarpé tranchent nettement avec la bonhomie de cet interminable ligne droite qui pointe au nord.

J'arrive tranquillement, il est encore tôt, je sens qu'il faut que je me force à y aller de bonne heure, je n'ai pas confiance en le ciel aujourd'hui. Et l'avenir me donnera raison. Finalement arrivé au village de Nonza, je suis d'emblée frappé par la tour au sommet du Monte, au faîte du hameau. J'ai des images confuses qui me reviennent : l'avais-je déjà observée attentivement quand j'y étais venu avec mes amis ? Ce sentiment de déjà vu vient-il de ces réminiscences du passée, ou bien juste de la description de mon plan de route d'aujourd'hui. Il n'empêche que c'est saisissant. Ces maisons perchées juste au dessus de la mer bien plus bas, cette bande gris sombre qui fait office de plage à l'allure irréelle, comme pour bien signifier son caractère artificiel. Cette église à la façade chatoyante, dédiée à la sainte patronne de la Corse. En fait tout est réuni en ce lieu et en cette heure pour me promettre une visite chargée d'images et de sens, au-delà de la simple balade dominicale.

Je me lance : il faut descendre par un escalier qui suis le dénivelé de la falaise sur laquelle reposent les maisons, tout çà pour rejoindre la fontaine miraculeuse de Sainte Julie. Hormis cette descente un peu vertigineuse sur d'anciennes marches larges, rien de compliqué. La mise en bouche est sublime, le panorama sur la plage grise qui se détache de la verdure qui la borde, mais se noie dans les eaux et le ciel chargé de grisaille est d'une poignante beauté. Comme si le nature trouvait toujours la solution pour se rendre désirable. Le sentier est bordé de mur de pierre élevés. La somme de travail consentie à l'époque a due être colossale, sûrement motivée par cette culture lucrative du cédrat à l'origine d'une partie de la richesse locale d'alors.

Bientôt se détache une sorte de petite chapelle tout juste fermée par une grille, où l'on discerne en fronton le nom de sainte Julie. Et le clapotis de l'eau ne laisse plus planer le doute, c'est la marque de la fontaine. L'eau semble provenir de l'intérieur du petit monument consacré, mais chemine bien vite à l'extérieur vers une rigole qui l'amène à un bassin de pierre en contrebas, bien à l'ombre d'un figuier. Je préfère retenir ce bassin comme étant la fontaine de la sainte : la simplicité naturelle de de réservoir de pierre avec sa végétation humide m'évoque mieux la spiritualité inhérente aux élus de Dieu que n'importe quel autre édifice, qui finalement ne laisse transparaître qu'un message pré-mâché, loin de la recherche intérieure nécessaire à cette véritable foi prônée par les saints. L'origine de la religion chrétienne est certes née par les images véhiculées par le Christ à travers ses paraboles, mais le bling-bling qui a suivi son institutionnalisation a été un dérapage majeur par rapport au message initial. D'où l'importance du retour au sources, si je puis dire à propos de cette fontaine...

Je poursuis ma route à travers les terrasses et leurs murs pas encore couverts de mousse, l'ai marin aidant à mon sens. Le ciel alterne rapidement grisaille et éclaircies, la température est clémente, et il n'est pas possible de prédire ce que la suite nous réserve. La descente est toujours étonnement douce, en totale contradiction logique avec le promontoire où Nonza se dresse juste derrière moi. Je suis à l'ombre des arbres, tout en étant tout près de la mer. C'est donc dans ces contradictions multiples que je continue ma route. Point de cédratiers en vue pourtant : le retour à l'état semi-sauvage du coin doit y être pour beaucoup quand on sait les soins que ces arbres requièrent. Sans être vraiment déçu, j'aime parfois avoir mes images associée quand j'ai une information sur un lieu. Je me contenterai d'une image mentale dans ce cas.

Brusquement le sentier change de visage : il avance plus franchement vers la côte et se découvre, les arbres cédant le terrain aux bruyères, et les hauts murs de soutien à des murets de délimitation. Le soleil semble un peu plus persistant, et la vue sur la tour de Nonza est sublime avec cette chaude luminosité matinale qui accentue l'opposition entre la terre colorée et le rivage monochrome. En contrepartie de ces nouvelles délectations des yeux, le sentiers devient plus raide et terreux. Il faut redoubler de vigilance pour ne pas glisser. J'ai eu la présence d'esprit de prendre ma canne de marche. Au delà de l'aspect un peu dandy ce point d'appui supplémentaire est appréciable pour finir le descente vers la plage qui n'est vraiment plus loin.

Une mer de rocaille se dresse devant vous quand vous être sur cette rive. La véritable Méditerranée ne se dévoilant qu'à mesure que vous avancez vers elle. Çà et là, des « œuvres » de pierres plus blanches ont été confectionnées par les promeneurs, des formes, des symboles, pas d'initiales à ce que j'observe. Une façon comme une autre de laisser une marque sur le monde dira-t-on. Un peu plus loin, en direction du village qui est définitivement très haut quand on est à ses pieds, l'ancienne marine demeure à la limite du maquis et de la plage artificielle. Si je ne savais pas qu'il s'agissait d'un ancien port, sa localisation éloignée de la mer ne m'aurait pas franchement aidé à le deviner. Une singularité supplémentaire pour un lieu si particulier malgré sa petite taille.

Mais je commence à sentir quelques grosses gouttes de pluie qui me tombent dessus. De celles qui ne vous mouillent pas vraiment, mais qui vous font clairement comprendre qu'il est temps de se dépêcher sous peine de sanction rapide. Je reprend donc le sentier de marches de pierre qui relie l'ancienne marina aux terrasses. Le pas est un peu pressé par ces avertissements célestes, mais pas trop vu que le soleil continue de jouer à cache-cache. Et surtout, tout ce qui a été descendu doit être dorénavant remonté, et celle-ci s'annonce plus raide que prévu. Fort heureusement, le chemin est exclusivement de marches, mais c'est là que les muscles s'éveillent, en lieu et place du début de la balade. Au détour de l'escalier, un petit carré où l'on cultive les cédrats se dévoile. L'exploitation est toujours d'actualité apparemment, et jalousement gardée si l'on en juge par les barbelés qui en protège l'accès. La richesse d'antan trouve un écho dans le présent. C'est rassurant d'une certaine façon de voir que l'histoire locale n'est pas toujours éludée au profit de considérations terre à terre.

Je débouche au sommet de ces marches à la fontaine. Ma boucle est bouclée à son tour. Ne me reste plus qu'à regagner le hameau. La marche fut certes brève en terme de durée, mais la portée des choses rencontrées en si peu de temps dépasse de loin ce à quoi je m'attendais : histoire, religion, nature, tant de choses mêlées intimement en un seul lieu et un seul jour. Et un nouveau répit octroyé par le ciel qui ne s'annonce plus clément pour le reste de la journée. Mon escapade juste plus loin dans le cap pour Canari n'aura pas lieu aujourd'hui. Une nouvelle étape a été franchie. Les limites toujours repoussées...

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