Les promenades du rêveur solitaire - "L'appel du grand large" à Luri en juin 2013



Je reprends mon rôle de guide, encore pour une fois au moins. J'aime à croire que je peux communiquer mon intérêt pour les sentiers sauvages à qui veux bien prendre la peine de s'y attarder quelques instants. Je suis persuadé de l'intérêt de la transmission des savoirs accumulés, et je mets tout en œuvre pour les perpétuer. Ceci est d'autant plus important dès lors que c'est l'un de vos meilleurs amis qui vous le demande.

C'est une épée à double tranchant que de vouloir initier quelqu'un : certes, on peut croire que la partie est gagnée d'avance vu que l'individu est face est demandeur, mais il faut toujours garder à l'esprit que l'image véhiculée lors de la démonstration sera l'image première, donc celle qui aura l'impact le plus important quant au ressenti face à l'activité. Un faux pas, un manque d'attrait et c'en est finit de la volonté de se pencher plus amplement sur le sujet pour le novice. Je joue serré pour le coup, je me verrais mal décevoir les attentes d'un ami, surtout avec ce que j'ai la prétention de lui raconter au sujet de mes pérégrinations.

Tout l'art réside donc dans le choix de l'endroit où je vais l'emmener : une balade trop courte manquera certainement d'attrait, une trop longue le fatiguera à tous les sens de la chose ; une balade trop proche ne le dépaysera pas, une trop lointaine serait un pari risqué s'il n'adhère pas à la démarche de rompre un temps avec la routine. Il me reste des sentiers à parcourir dans le Cap. Ils présentent tous au moins l'intérêt d'être peu difficiles, relativement simple au niveau de l'orientation, et finalement pas si lointains. C'est décidé, nous irons dans le Cap. Mais où ? Qu'est-ce qui suscitera l'intérêt de mon compère ? Jouons-la finement. Un florilège de points d'intérêts présentera tout ce que l'on peut observer lors d'une balade, et au milieu de cette avalanche d'images, il n'aura que l’embarras du choix. Je jette mon dévolu sur un sentier qui nous mènera vers le hameau ruiné de Mata à Luri. Les vestiges d'antan sont toujours intéressants à observer, qui plus est on passera près d'une petite chapelle isolée avec dit-on un clocher qui en est éloigné, le tout sur un sentier qui s'enfonce dans le maquis et la forêt, tout en étant très proche du hameau duquel nous partirons. Mon bagou botanique, mes petites anecdotes et les paysages feront le reste.

Proposition de visite présentée à qui de droit, Adoptée à l'unanimité. Le rendez-vous est pris, seul le ciel et ses caprices peut encore s'opposer à la réalisation de l'entreprise. Et il se montre enfin clément, contrairement à ces jours pas encore si lointains où il a continué à nous déverser sa pluie malgré l'avancement du mois de juin... Mais ne gâchons pas tout à pester sur une chose qui aurait pu se produire et qui finalement n'a pas eu lieu, carpe diem comme on dit.

Nous arrivons au hameau de Campu. Il est tout discret et nous en manquons même l'accès, ce qui nous oblige à rebrousser chemin sur quelques centaines de mètres. Rien de grave, mais j'espère ne pas donner une mauvaise impression à cause d'un petit accroc bien anodin. Nous nous garons dans le petit village, mais reste encore à trouver le départ de notre petit périple. Il nous faudra déambuler un peu dans les ruelles pour dénicher le panneau salvateur qui nous indique le chemin vers le hameau de Mata. J'ai encore eu chaud, mon camarade semble dans de bonnes disposition et pas enclin à maugréer au moindre petit contretemps.

Nous entrons vite dans le vif du sujet : le sentier s'enfonce dans le forêt qui cerne le village. Au moins avons nous de l'ombre sous ce soleil de plomb, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Je peux commencer mon désormais traditionnel cours sur les espèces croisées, agrémentées de mes petites histoires à leur sujet : usage, particularités botaniques, et tout ce qui à mes yeux présente le moindre semblant d'intérêt. Pour l'heure pas de dénivelé majeur, et d'ailleurs ce n'est pas prévu, donc je me rassure quand à l'état de fatigue de mon élève. Tout semble réuni pour une petite escapade bien sympathique sans être trop éreintante. Si bien que nous arrivons à la petite chapelle San Salvadore sans presque nous en rendre compte, d'autant qu'elle a surgit au détour d'un sentiers derrière le mur d'arbousiers qui nous entourait.

Je dois avouer être un peu mitigé quant à cette petite église : sans être moche, elle n'en est pas moins fade. J'ai dû m'habituer au gré de mes visites à ces vieilles chapelles de pierre et à leu cachet typique des constructions anciennes qui semblent vouloir vous raconter leur histoire rien que par leur paraître. Mais pour l'heure, rien. Je ne laisse pas transparaître mon désarroi, et préfère accélérer notre remise en route pour noyer le poisson. Et j'ai bien fait : sitôt que nous nous retournons pour prendre l'épingle que forme notre route, le campanile de l'édifice perce au-dessus du maquis. Lui semble avoir du vécu. Et surtout, lui en aura certainement plus à nous montrer. Il est plutôt bas, à peine plus de cinq mètres à vue d’œil, ses pierres sont bien érodées, ce qui lui assure un âge avancé, et surtout il a cette apparence toute frêle qui nous laisse juste entrevoir qu'un seul homme à la fois devait pouvoir en actionner la cloche sommitale.

Nous laissons derrière nous et le clocher et l'ombre forestière. Devant nous le maquis d'arbousiers et de bruyère. Mon élève me récite périodiquement sa leçon au gré des espèces que nous croisons. C'est bête, mais j'éprouve une sorte de fierté quand il me donne la bonne réponse. Et quand il se trompe, je m'empresse de le corriger, sans souffler la solution, mais en tentant de l'aiguiller vers la bonne piste. Comment en vouloir à qui vient juste de se voir enseigner une multitude de choses nouvelles ? C'est l'effort fourni qui doit être récompensé, pas forcément la qualité primitive des connaissances régurgitées sur commande.

Ce sentier nu, ces collines très basses, ce soleil radieux, tout çà me fait lui évoquer ma visite de l'Ostriconi cet hiver. Le maquis est un cran plus haut, et les essences un peu différemment réparties, mais l'idée générale est bien là. Encore une occasion de maintenir son intérêt. Je suis toujours stressé par son ressenti quant à la balade, même si pour l'heure il ne montre ni signe de fatigue, ni d'ennui. Notre rythme est plutôt bon à mon sens, je n'ai pas besoin de ralentir le pas pour qu'il me suive. C'est bon signe.

Nous rejoignons de nouveau la forêt. Et tant mieux vu la chaleur qui s'est désormais installée, qui accentue encore l'échauffement des muscles sollicités. Les chèvres s'y mettent, nous entendons bêler au milieu de la végétation. Détail insignifiant mais qui à mon sens accentue l'immersion dans la nature. Je voulais lui faire découvrir cette coupure vis à vis de la civilisation que je chéris tant, c'est parfait de ressentir la présence des animaux non loin. Cependant la route est un peu longue et monotone alors, probablement la faute à ce corridor boisé qui nous empêche de voir très loin vers où nous allons. C'est un moment de remplissage par excellence. C'est aussi çà marcher : simplement avancer pour rejoindre son but, même si le chemin n'est pas folichon. Au moins pouvons-nous assimiler cela à une petite pause après tout ce qui a déjà été aperçu.

Au bout de la forêt, Mata. Ou plutôt sa tour défensive qui surplombe le dénivelé qui casse net les bois alentours. Comme des lézards en quête de chaleur, nous sortons de l'ombre pour escalader en direction de l'édifice. Il n'en reste plus grand chose, hormis quelques murets pas très hauts, mais l'idée est là. Et d'ailleurs, elle est toujours bien protégée : un gardien de pierres de presque un mètre de haut veille en son sein. Des promeneurs ont dû ériger ce cairn humanoïde à l'aide des blocs effondrés. Le vice est poussé jusqu'à l'avoir pourvu de son propre bâton de bois. Bien respectueusement, nous contournons ce vigile immobile pour admirer le panorama vers le littoral qui s'ouvre devant nous. Si proche et si loin de nous à la fois, avec les bleus qui fusionnent doucement pour assurer cette quasi continuité où l'horizon se perd. Assis sur ces murs anciens au bord du vide, j'initie alors mon apprenti à ces divagations qui me sont si chères. J'espère qu'il a apprécié au delà du simple repos physique. En tout cas, nous y passons une petite demie-heure sans nous en rendre compte.

Il est temps de continuer. Ou plutôt de finir cette visite. Le village est encore un peu après la tour, dans les bois, autour de ce sentier bordé de pierres qui serpente entre les maisons délabrées. Difficile d'entrevoir clairement l'utilité de chaque bâtisse tant elle se retrouvent arasées par les siècles qui ont défilé, seuls le spectre de la prospérité d'antan du hameau transparaît timidement comme ces rayons qui percent furtivement le feuillage sur nos têtes au gré des vents. La nature a repris ces droits en ce lieu. En témoignent ces arbres hauts qui ont pris racine au milieu même des habitations ouvertes, preuve du temps qui s'est écoulé depuis leur désertion. Une contradiction entre le travail colossale que l'humanité doit fournir pour modeler son habitat, et l'apparente facilité avec laquelle celui-ci se trouve défait me saute aux yeux. Sans sombrer dans un fatalisme exacerbé, une certaine futilité dans nombre de choix que l'Homme s'est imposé de suivre s'affirme. Peut-être devrions-nous avoir plus conscience de notre propre caractère fini quand nous planifions des projets d'ampleur pharaonique. Le temps, les ressources et le travail à consentir en valent-ils toujours la peine quand on sait l’œuvre destinée à péricliter tôt ou tard ? Certes, on ne doit pas sombrer dans l'immobilisme insolent sous couvert de cette apparente inutilité, mais on doit juste en prendre un peu plus conscience à mon sens.

Il est temps de voir le cœur du village, ce qui lui a sans nul doute donné la vie à l'époque, à savoir sa source d'eau. Sans habiter dans une région aride, nous sommes tous tributaire de nos besoins primaires pour assurer notre survie. Et l'eau est sans nul doute le besoin premier. A notre époque où un simple tour de robinet nous permet d'étancher simplement notre soif, nous oublions le caractère impérieux d'avoir toujours à disposition au moins de quoi s'hydrater. C'est ainsi dans les société modernes et urbanisées, il faudrait se tourner vers les pays pauvres pour retrouver ces images vues et revues de populations qui n'ont pas accès à la ressource primordiale. C'est par un petit sentier qui grimpe que nous y allons. Nous ne savons pas sur quoi nous allons tomber : filet d'eau qui suinte à peine de la roche, fontaine aménagée, ou plus rien. Nous verrons bien une fois devant.

Le bruit de l'eau qui clapote nous confirme bien que la source n'est pas tarie. Un dernier effort et nous y voilà : un petit mur tout couvert de végétation qui s'abreuve directement à la veine d'eau qui jailli de la roche. Deux plaques nous confirme bien qu'il s'agit de la fontaine convoitée. Il faut légèrement grimper entre bourbier et rochers pour l'atteindre, mais cela ne rebute pas mon ami qui veut se rafraîchir un peu. Je n'ai pas d'objection donc nous nous approchons. L'eau fraîche est idéale pour se débarbouiller un peu de la sueur provoquée par le cagnard sur nos têtes. Une fois ce petit brin de toilette expresse accompli, nous faisons mine de redescendre. Ce n'est pas moi qui ouvre la marche, mon camarade me précède. Direction cette petite pente boueuse... et patatras ! D'aucuns diraient que ce qui devait arriver est arrivé : la chute. Pas bien méchante, sur le séant. Cette chute si caractéristique de ces escapades sauvages. Combien de fois l'ai-je moi-même expérimentée ? D'une certaine façon, son rituel initiatique s'en est retrouvé complété de cette manière. Les aléas des sentiers font aussi parti du sel de ces digressions sauvages.

La chute fut rapide. Je n'ai rien pu faire pour l'empêcher ou la retenir. Ne me reste qu'à l'aider à se redresser au mieux, et à m'assurer qu'il va bien. C'est fort heureusement le cas. Un peu de boue sur les mains et le short, mais rien de cassé ou d'égratigné, sauf son orgueil. Je dédramatise d'emblée, il semble l'avoir bien pris. Il aurait été stupide que ce faux pas ternisse la demie-journée. Retour rapide à la fontaine pour nettoyer un peu toute cette boue, et nous voilà repartis, cette fois plus prudemment.
Rien de bien notable pour le retour à Campu. Une boucle est possible par une bifurcation du sentier qui devrait apparaître plus loin alors que nous revenons sur nos pas. Au pire suivrons-nous sagement le sentier inverse, aucune ambiguïté  ni difficulté pour l'heure. Cette embranchement est trouvé avec son discret marquage coloré, une nouvelle route forestière nous redescend tout doucement. C'est le moment où les corps et les esprits se relâchent. Le repos du guerrier transposé aux marcheurs en quelques sortes. Quelques dernières minutes de vigilances pour éviter de nouvelles glissades impromptues sur le tapis de feuilles qui jonche le sol et voilà la boucle bouclée.

Je crois pouvoir dire que la visite à ce hameau abandonné fut unanimement appréciée. Au-delà de la simple satisfaction de la balade, j'ai la chance d'avoir pu faire découvrir mon monde. J'espère réitérer l'expérience.

0 commentaires :

Enregistrer un commentaire