Le Mare a Mare Sud en juillet 2013 - Troisième jour : Départ de Levie pour Cartolavonu


Suite du récit sur la Mare a Mare Sud, la fin s'approche inexorablement...

Il doit être sept heures. Comme à mon habitude, je ne dors plus vraiment, c'est plus une certaine paresse mêlée de cette relâche volontaire quant à nos obligations de marche qui me garde ainsi allongé. Je n'ai pas non plus envie de réveiller mes camarades de chambrée. La luminosité de cette aurore estivale grimpe bien vite, mes paupières fermées, elle reste acceptable pour permettre le repos tant désiré. Je me trouve étonnement en forme vu ce qui les deux jours précédents nous ont fait endurer. Çà doit venir de cette excitation de la marche, quand on se dit qu'il reste encore un multitude de choses à explorer. A priori la journée s'annonce calme, tant au niveau de la météo que l'on devine déjà claire à travers les persiennes, que de nos objectifs. C'est ce que j'aime dans cet état de semi-somnolence, le corps est inerte, mais l'esprit vagabonde bien plus que le reste de la journée, ce qui laisse le champ libre à toutes les réflexions, des plus utiles aux plus futiles. J'entends s'agiter : mon coéquipier se lève. Je le laisse faire, dans le sens où pour ne pas troubler la quiétude environnante par égards pour les belges, je ne le salue même pas. Je reste quelques minutes supplémentaires allongé. J'en suis au stade où le repos est devenu une torture, ce point de non-retour où l'esprit en effervescence oblige le corps à se synchroniser de nouveau avec son bon vouloir. Lève-toi donc, même si personne d'autre n'est debout à part nous, je profiterai au moins de ce tout début de matinée au calme de Levie.

Mon camarade est dans la salle commune, il est en train de lire. Je me contente de le saluer sans m'approcher. A force de se côtoyer toute la journée, j'imagine qu'il a besoin d'un peu de solitude. C'est normal, et d'ailleurs il vaut mieux si l'on veut se supporter encore deux jours. On s'entend bien, pas de soucis de ce point de vue, mais il ne sert à rien de trop tirer sur la corde. Pour ma part, je repère un petit livret où le site de Cucuruzzu semble explicité. Ne restent que les versions anglaises, italiennes et allemandes, j'apprendrai plus tard que l'indiscipline gauloise s'est vérifiée par le vol de ceux écrits dans la langue de Molière. Je choisis la version italienne, à défaut d'être vraiment bilingue, je m'en tire généralement assez bien dans cette langue. Je m'installe pas trop loin de mon ami, mais suffisamment pour ne pas le troubler. La lecture commence, les explications sur ce que l'on a vu hier sont finalement assez peu fournies, en définitive, seul le castellu avait une fonction élaborée de stockage des denrées et de protection, le reste consiste principalement comme nous l'avions deviné en des abris de fortune trouvés à même les alcôves naturelles des blocs de granit.

Mon camarde entame la conversation. Il s'est aperçu que j'avais trouvé le Graal que nous convoitions hier. Je lui résume rapidement le manque d'informations très consistantes, mais lui tend le guide afin qu'il se fasse sa propre opinion. Le chapitre Cucuruzzu se clôt ainsi, c'était certes à visiter car sur la route, mais nos esprits scientifiques en mal de nouvelles connaissances restent sur leur faim. Pas de regrets en tout cas. Peu à peu le gîte s'éveille et nos colocataires nous rejoignent en attendant le petit-déjeuner qui ne tarde plus trop. C'est plus calme que le veille à table, pas trop d'échanges verbaux. Peut-être Morphée qui est trop insistant chez certains. En tout cas, ceci nous laisse sur ce douce impression de nonchalance que nous recherchons pour la suite de la balade. Plus envie de se presser. Pas pour autant celle de rester sur place non plus. Simplement pas d'objectif fixe si ce n'est celui de rallier notre prochain gîte. Le temps semble plus clément qu'hier, pas la moindre brume à l'horizon, mais il convient de rester prudents avec ce que l'on a déjà expérimenté. Le repas, terminé, derniers rangement. Le sac a séché depuis hier, les affaires aussi plus ou moins, sans pour autant que ce ne soit vraiment gênant pour la poursuite. Il est temps de se remettre en route, il est déjà neuf heures, et çà tombe bien, j'ai déjà repéré par où hier soir quand nous déambulions de par l'église.

Et nous revoilà par monts et par vaux. C'en est presque devenu naturel depuis ces derniers temps, je ne m'imaginerai que difficilement ailleurs. Le sentier se fait rapidement forestier, mais on le sens plus structuré que tantôt : bordé souvent de murs anciens, baigné de lumière, qui grimpe presque tranquillement. Nos anciens devaient l'emprunter dans les temps immémoriaux pour effectuer leur labeur. Et c'est à notre tour de perpétuer ce pèlerinage de mémoire. Mais nous multiplions les pauses contemplatives, pas vraiment longues, mais suffisamment pour que tacitement nous imposions notre volonté de relâche pour la journée. J'en arrive tout de même à penser qu'à ce rythme nous n'arriverons jamais à Cartolavonu, d'autant que nous ne sommes pas encore à Carbini. Mais je me ravise vite : il est encore relativement tôt. Après avoir traversé la départementale qui coupe notre sentier, nous savons que justement ce petit hameau ne doit plus être bien loin. La carte l'annonce comme minuscule, nous verrons bien ce qu'il en sera quand nous y arriverons. Il semble que nous soyons aux pieds d'une crête, avec la végétation qui s'arase et le ciel qui gagne est proportions juste sur nous. Il est environ onze heures du matin.

Arrivés au sommet, quelques maisons se dévoilent au delà de ce qui semble avoir été un terrain de football, mais qui n'est plus qu'une friche ou quelques touffes d'herbe courte ont envahit la surface de jeu. On aperçoit le clocher encore un peu plus loin. Ce n'est pas énorme, mais çà ressemble plus à un hameau que ce à quoi je m'attendait. Nous ne ferons que le traverser de toute manière, à moins que la soif ne nous impose un autre moment de répit si l'on trouve un bar où s’asseoir... Et en effet, comme pour exaucer cette volonté muette, voilà qu'une sorte de petit bar d'été se dévoile à la fin du hameau, juste avant la reprise du sentier. Nous nous y arrêtons, après tout ne sommes-nous pas bien décidés à apprécier chaque moment de farniente que la route pourra nous procurer ?

L'établissement semble tenu par un vieux monsieur que nous saluons poliment quand nous nous y asseyons. Nous commandons à boire. On se laisse tenter par une bière. Ce n'est pas dans mes habitudes, mais au moins je me dis que pour marcher simplement, aucun risque. Et je n'oublie pas que cette boisson est contre toute attente relativement bonne pour l'effort. Notre hôte nous sert. La conversation ne tarde pas à s'amorcer quant à ce que l'on fait là, ainsi que là d'où l'on vient. Il est intéressant de voir qu'autant je suis rarement allé dans le sud, autant le vieil homme n'est jamais, trop allé dans le nord non plus. On est tous pareil de ce point de vue, je me sens un peu moins passif, c'est rassurant d'une certaine façon. Il nous explique également que cette année il a croisé beaucoup moins de monde sur le Mare a Mare, constatation que nous avons également faite, mais que nous imputions simplement au hasard ainsi qu'à une réputation du circuit certainement moindre que celle du GR20.
Nous restons près de trois quarts d'heure assis à palabrer. La bière commence à me monter légèrement à la tête, je n'ai définitivement pas l'habitude des boissons alcoolisées. Rien qui ne s'apparente vraiment à de l'ébriété, simplement ce léger tournis. Il va se faire temps de se remettre en marche, il est midi et l'étape ne se finira pas seule. Avant de nous quitter, le senior nous instruit sur un petit raccourcis à suivre pour gagner une demie-heure sur le trajet, en prenant une piste en lieu et place du sentier marqué. C'est très sympathique de sa part, je me plais à croire que c'est parce que nous lui avons fait bonne impression pendant la conversation, parce que nous avons su lui démontrer que nous étions là dans le plus pur respect des lieux et des gens croisés, touristes en notre propre pays mais justement conscients de notre appartenance à cette terre. Un dernier au revoir et des remerciement chaleureux pour l'information, et nous voilà repartis.

Le temps peste encore. On l'entend qui tonne encore au loin. Le ciel se voile quelque peu, mais malgré cela nous espérons passer à travers l'intempérie. Ce serait définitivement le diable que l'on subisse de nouveau les affres du climat en plein mois de juillet, particulièrement alors que nous avions décidé de mettre la pédale douce pour la journée. Il faudra composer avec en tout cas. C'est un savant mélange d'exaspération justifiée et de tournis pseudo-ébrieux. J'ai un peu honte de cet état, je m'en excuse auprès de mon compère, même s'il n'y a définitivement rien de grave, je marche toujours droit et au même rythme, simplement je me permets de rouspéter quant au trajet. J'ai tenu deux jours malgré les épreuves, et me voilà en train de pester pour rien ou presque. Serait-ce l'inconscient qui s'exprime ? Pourtant je ne suis pas déçu de notre expérience, loin s'en faut. C'est pour çà en fait que je m'excuse je pense.

Le raccourcis de notre mentor improvisé rejoint bien le sentier. De là à savoir si l'on a gagné du temps, nul moyen de le confirmer finalement. En tout cas, nous sommes sur la bonne voie. Nous rejoignons de nouveau la forêt, sauf que cette fois le sentier est moins propre que dans la matinée. Il est plus proche de ces sentiers que nous avons déjà arpentés, qui se faufile là où la nature a daigné permettre le passage. Il grimpe de façon plus abrupte d'ailleurs. C'était prévu, il nous faut dépasser les crête pour amorcer la descente qui s'annonce pour la fin de notre aventure. Pourtant c'est relativement dur aujourd'hui, les efforts passés commencent à se faire sentir. On tient bon, je pense pouvoir dire que l'on fait tous les deux abstraction autant que faire ce peut de la douleur physique et de la fatigue et que l'on se débrouille pour avancer presque machinalement, en enchaînant les pas sans y penser pour justement ne pas en souffrir. Pour l'instant, çà semble marcher. Au prix de petites pauses de plus en plus fréquentes, mais on continue inlassablement.

D'ailleurs il est temps de déjeuner, alors que le ciel est couvert de toutes part, sauf au dessus de nos têtes. Profitons de ce calme avant l'hypothétique tempête, çà évitera de réitérer l'expérience du déjeuner à la va-vite sous une pluie battante comme hier. On mange relativement peu si l'on se fie à l'effort, pourtant nous n'avons pas vraiment plus faim que cela. Au contraire, on se sent plus léger à près ce genre de repas, plus prompts à repartir. Ce repos supplémentaire contraste avec une idée qui germe, celle de continuer au-delà de Cartolavonu, en fonction de l'heure à laquelle nous arriverons. Nous ne sommes pas vraiment en avance pour une fois, mais vu que nous ne nous stressons pas outre-mesure, nous restons dans les limites du raisonnable. Cette possibilité n'est qu'évoquée, nous ne sommes pas encore arrivés à notre objectif du moment, et l'on ne sait pas au juste ce que le ciel nous réserve pour la suite en ce moment où soleil, grisaille et orage se mêlent de façon chaotique et confortent leurs positions dans cette guerre élémentaire qui va bientôt réellement éclater pour la domination du firmament. Sitôt ces considérations mises de côté, et le repas fini, nous voilà repartit, et les gouttes nous rejoignent dans notre expédition.

Sans être vraiment blasés, nous nous contentons de ressortir nos vêtements de pluie pour limiter au mieux la douche éventuelle. Contrairement à hier, ce ne sont que de grosses gouttes éparses, souvent freinées par le feuillage au dessus de nous. Et j'ai l'espoir que ce ne soit pas de durée, je verrai bien. Sans prévenir, le chemin grimpe inlassablement pour rejoindre la crête qui nous sépare de notre but, à chaque virage, nous croyons arriver au faîte de notre route, à chaque virage nous voilà déçus. On a fini par s'habituer à ces situations qui semblent interminables, mais pour ma part, je dois commencer sérieusement à lutter pour forcer mes cuisses à pousser encore et encore. Et çà dure une bonne heure encore avant que l'horizon grisâtre ne nous ceigne complètement en repoussant les bois environnants. La pluie est devenue une sorte de bruine collante, la chaleur de la saison et celle de notre effort accentuant cette sensation moite. On croirait presque que les membres sont entravés dans les mouvements par cette glu invisible et poisseuse. En tout cas, point d'orage qui se profilerait pour troubler notre parcours, c'est toujours cela de gagné. Nous finissons même par rejoindre une petite route de bitume où l'on nous indique Cartolavonu à un seul petit kilomètre. Le consensus a voulu que nous la suivions sans nous poser plus de questions. On nous réservait plutôt un sentier forestier je crois, mais un misérable et insignifiant kilomètre avant le repos était une promesse trop belle pour que nous nous en détournions.

Et en plus la route redescend. Nos forces entamées se ravivent, des ailes invisibles semblent nous porter, l'humeur est presque à la plaisanterie, l'esprit détendu se permettant quelques excentricités qui le changent de la concentration nécessaire à la marche. Cependant, nul besoin de le cacher, cette indication de distance était quelque peu erronée, il nous faut encore une bonne demie-heure avant d'être effectivement au hameau. Sur notre route nous profitons de façon complètement inattendue d'un panorama que nous pensions impossible à avoir. Au détour d'un coup d’œil furtif sur les environs, voilà que le lac de l'Ospédale se dévoile légèrement au milieu de la brume. Nos compagnons de gîte successifs nous avaient pourtant dit que l'on ne le voyait pas, et nous avions, de fait, fait notre deuil. Et là cette vue en noir et blanc, cette retenue d'eau nimbée des nuages qui nous ont donné tant de soucis jusqu'alors. C'est furtif, nous sommes très loin, mais le spectacle en justifierait presque à lui seul les efforts de la journée.


A Cartolavonu, la parking tout proche du gîte est complet. A priori le lieu signe le départ de nombreuses marches, y compris notre Mare a Mare qui y passe bien entendu. Notre but atteint, pour nous c'est l'heure de se détendre un peu, de poser nos sacs, bien calés à une des tables du bar-restaurant. Nous retrouvons pour la deuxième fois le plaisir de siroter une boisson autrement assis que sur un rocher. On souffle, et pourtant on est pas complètement relâchés : le germe d'idée quant à la poursuite de la route a semble-t-il grandit dans nos têtes à mesure que nous progressions. L'hypothèse devient de plus en plus tangible quand nous nous apercevons qu'elle est partagée. Besoin de se sentir capable d'effectuer un « exploit » sportif et physique, volonté d'en finir vite avec ce trajet qui nous a si mal reçu avec son humeur maussade qui a fait pleuvoir presque tout le temps, les raisons logiques seraient nombreuses, mais je crois que c'est simplement le fait que nous pensons en être capable, tout bonnement. On est venu pour marcher, on aime çà, donc on va le faire, c'est tout.

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