Prémices du GR20 Sud, de la forêt de Vizzavona à la crête d'U Cardu, en juin 2013


Heureux concours de circonstances qui vient troubler la triste finalité dont ce jour avait été affublé presque jusqu'au bout. Tour de France oblige, l'axe routier principal de l'île devait se trouver fermé à la circulation pour plusieurs heures en ce jour, d'où une certaine amertume malgré la liesse populaire suscitée par l’événement. Et pourtant, de façon impromptue je me trouve à m'élancer sur la première étape du GR20 Sud, au départ de la forêt de Vizzavona.

J'explicite un peu le pourquoi du comment : un ami a décidé de se lancer dans l’aventure et de faire ses six jours de marche. Il s'avère que les trains n'offrent pas d'horaire satisfaisants pour qui veut faire cette étape jusqu'au refuge d'E Capannelle sans arriver trop tard dans l'après-midi. Plutôt spontanément, je lui propose de lui servir de taxi jusque là-bas, tant par amitié pure que par une certaine envie vis à vis de son entreprise. Je ne cacherai pas que j'aurai ardemment souhaité être à sa place, mais mes impératifs professionnels en décident autrement. Et je me tempère vu que nous avons un autre projet commun de randonnée sur plusieurs jours qui devrait aboutir de façon imminente... Ma proposition acceptée, il me propose enfin de faire un bout de chemin avec lui sur les débuts du GR20. Quitte à passer pour un vil manipulateur, je confesse que j'espérais bien me l'entendre proposé. Je n'aime pas m'incruster, je préfère me faire désirer. C'est ainsi. Le fait est que chacun y trouve son compte : lui aura un moyen de transport jusque là-bas, et un peu de compagnie, et moi j'aurais ma balade dans un cadre superbe, plus la satisfaction d'avoir entamé un circuit mythique de grande randonnée, et qui plus est avec un marcheur chevronné.

Nous partons tôt pour Vizzavona. Nous savons que la route sera bloquée pour laisser défiler les cyclistes en partance pour Ajaccio, il convient donc d'être en place avant. Le laps de temps avant cette sentence est encore long, nulle inquiétude à avoir. Derniers arrêts ravitaillement pour lui avant son épopée, et nous voilà au cœur de la forêt qui marque la limite entre le nord et le sud. La route fut longue, en tout cas plus que d'habitude pour moi, mais ces paysages du cœur de l'île compensent largement l'effort consenti, si l'on peut parler d'effort pour une douce sortie dominicale.

Nous sommes loin d'être seuls malgré l'aspect reculé de l'endroit. On sent que le tour cycliste est un moteur incroyable d'engouement populaire, en tout cas bien plus que je ne l'aurais cru. Peut-être est-ce simplement un relatif égoïsme qui me faisait croire cela. Me sentir bridé dans mes déplacements est une véritable atteinte à ma liberté, aussi en voulais-je un peu à cet événement dont je me sentais par ailleurs si étranger vu que le vélo n'est pas ma tasse de thé... Il n'empêche que nous trouvons fort heureusement à stationner sur la bas-côté, non loin du départ de son sentier. Dernières vérifications d'usage, particulièrement pour son sac, et nous nous mettons en route.

Autant pour lui l'objectif est clairement établi, autant pour moi il reste dans un flou artistique le plus parfait. Je n'ai pas l'habitude de me fixer une limite de temps en balade, je préfères de loin avoir un but concret à atteindre, plutôt que de fixer une heure butoir à laquelle je devrais rebrousser chemin sous peine de retard. Les imprévus sont toujours possible, et se baser sur le temps ne me plaît guère : si par malheur je me retrouvais retardé pour telle ou telle raison, ne pas tenir mon impératif serait dans tous les cas perçu comme une défaite. J'aime à vagabonder et à tout oublier quand je marche, et cela va à l'encontre de cette recherche. Il n'empêche que je marcherais donc tant que je jugerai un retour possible dans des horaires compatibles avec mes impératifs. Si l'on s'en réfère à son guide, il en aura pour cinq heures environ, personnellement, je pense l'accompagner trois heures puis rentrer.

Nous foulons donc le GR20. Je ne parlerais pas en son nom, je ne suis pas dans sa tête, mais pour ma part, j'éprouve ce sentiment proche de l'accomplissement que l'on ressent dès lors que la consécration a été atteinte. Je me ravise hélas bientôt, en me souvenant que je ne suis qu'un accompagnant transitoire, que je n'irais en tous les cas pas jusqu'à Conca. Tant pis, je préfères rester sur cette idée positive. Et après tout, le chemin compte plus que la finalité à atteindre, je ne me le répéterai jamais assez.

Le sentier est large. Très large, voire trop. Certes, pour la salut des randonneurs qui l'arpentent, mieux vaut ainsi, mais on perd en authenticité au final. Le marquage bicolore est omniprésent, et tout étourdi que je suis, je n'ai aucun mal à le suivre. Je me surprendrai même à l'indiquer par moment à mon camarde en quête du chemin. Nous ne sommes pas seuls en plus, loin s'en faut. De nombreux autres marcheurs de tous les âges et de toutes les nationalités se succèdent à mesure que nous progressons. Ce sentier de Babel en devient humainement intéressant : autant j'apprécie particulièrement la solitude méditative, autant côtoyer d'autres personnes qui sont là dans un but similaire en est tout aussi intéressant. D'autant qu'il se dégage de ces rencontres furtives toujours un minimum d'interactions sociales, ne serait-ce qu'avec l'échange de ces « bonjours » (ou bien son équivalent dans la langue d'origine de la personne croisée). A bien y réfléchir, c'est un usage qui s'est perdu dans la vie citadine courante. Peut-être par peur de l'inconnu, peut-être par snobisme vis-à-vis de lui...

Pour en revenir à notre marche, le sentier forestier ombragé est particulièrement appréciable en ce jour estival où peu de nuages osent ne serait-ce que montrer leur silhouette éthérée. Il fait bon, même un peu frais, mais comme toujours, l'effort nous réchauffe. Au gré des tours et détours du chemin, nous quittons finalement les bois pour arriver à flanc de crête, celle de Bocca Palmentu. L'effort pour terminer l'ascension est rude, peut être à cause du soleil dont on n'est plus protégés, peut-être à cause du tracé direct que nous nous imposons vers le sommet alors que le sentier balisé semble plutôt gentiment serpenter. Mais cet effort valait le coup : je revois la mer. C'est idiot mais j'ai besoin de me savoir proche de celle-ci. L'intérieur et ses paysages montagnards sont magnifiques, c'est indéniable, mais dès lors que je quitte ses rivages, j'ai cette nostalgie, voire même ce sentiment de n'être pas à ma place là-bas. Ma plaine, si triste soit-elle, me manque. Et la revoir d'aussi loin est tout de même appréciable, ne serait-ce que pour en admirer la beauté simple que l'on ne voit pas d'en bas. J'exagère en disant ceci, mais j'ai alors l'impression d'être son age gardien, qui veille, silencieux, du haut de son paradis inaccessible.

Revenant à des préoccupations bien plus pragmatiques, nous nous apercevons que nous avons été bien plus rapides que l'horaire indiqué. Il est encore tôt, je peux me permettre de poursuivre l'accompagnement. D'autant que dans tous les cas, je serais bloqué alors par le passage des cyclistes prévus seulement pour le milieu de l'après-midi, et qu'accessoirement, je n'ai pas envie de rebrousser chemin de sitôt. C'est à la fois par égoïsme, car je veux profiter encore un peu plus du sentier, et par solidarité avec mon ami, que je ne veux pas laisser partir seul trop tôt. J'ai définitivement cet instinct du protecteur, même quand il n'y a pas lieu. Des deux, ce serait plutôt à moi de faire attention pour mon retour isolé, il est beaucoup plus expérimenté que moi.

Prochaine étape, les bergeries d'Alzeta. Peut-être l'endroit où nous nous séparerons, il faudra encore une bonne heure pour les atteindre d'après le guide. Le fait est qu'après cette montée éreintante, le descente du sentier est appréciable, même si finalement nous n'avons pas encore beaucoup forcé. Descente délectable certes, mais qui nécessite de se méfier, de par la rocaille grossière qui en compose le chemin. La chute est vite arrivée dans ces conditions, la prudence reste de mise tout le long. Il fait chaud en tout cas, midi approche, et le soleil est au plus haut. La végétation est rase, nul échappatoire niveau oasis ombragé à en attendre.

Et pourtant, le salut arrive bientôt : les bergeries sont là. Nous sommes circonspects vu que çà ne doit faire que vingt minutes que nous sommes descendus de Bocca Palmentu. Mais nos doutes sont vite dissipés par le panneau de bois indiquant « Bergeries d'Alzeta ». Ces charmantes maisonnettes de pierre au milieu de cette clairière à peine vallonnée doivent être employées comme refuge pense-t-on. Elle ont l'air bien entretenues, et leurs portes et volets rouge vif semblent fraîchement repeints. Nous avançons donc vite, voire très vite. Ce qui devait marquer la fin de mon étape n'en devient qu'un point de ralliement supplémentaire. Je peux me permettre encore un peu de marche. Tant mieux, nous nous arrêterons déjeuner à la crête d'U Cardu, à priori plus très loin. Ainsi il ne sera plus qu'à une petite heure du refuge d'E Capanelle, et moi je n'aurais pas trop de route pour revenir à mon point de départ.

Nous revenons à un sentie plus ombragé, même si le soleil au zénith perce fréquemment les feuilles pour nous atteindre. Les petits ruisseaux sont nombreux, l'eau est limpide, on en boirait presque s'il s'avérait que ce n'aurait pas été prudent sans traitement désinfectant. Non pas que je sois hypocondriaque outre-mesure, mais il serait idiot de se rendre malade pour quelques gorgées volées, alors que nous avons une réserve d'eau garantie potable dans nos sacs. La végétation a encore changé : nous sommes entourés d'aulnes bas, dominés par les résineux. J'adore cette diversité végétale, au-delà de la simple observation botanique quasi-clinique, elle n'en demeure pas moins un régal pour les yeux qui se voient offrir un panel incroyable de formes et de couleurs variées.

Et la crête est là. Apparaissant presque furtivement au détour du sentier où les arbres se clairsèment et la vue sur la Méditerranée s'ouvre de nouveau. Un panneau indiquant la direction de Ghisoni est là, pour qui voudrait tenter l'aventure. Mais pour nous, l'heure est au petit repos mérité, avec son casse-croûte de mi-journée. Nous nous installons au plus haut possible de la crête, près d'un pin qui semble indiquer son faîte. Le silence venteux, à peine troublé par les cris d'oiseaux et les bruissements d'herbe des lézards nous rappelle que nous avons bien mérité ce havre paisible qui nous servira de tablée pour notre déjeuner. Le menu est simple, mais a ce raffinement propre aux choses qui abandonnent le pompeux des fioritures excessives pour se concentrer sur l'essentiel : partager sa pitance et s'assurer que celle-ci vous redonne la force de continuer jusqu'au soir. Nous avons marché presque trois heures pour en arriver là, et pourtant nous ne nous précipitons pas goulûment sur la nourriture. La sérénité du lieu semble presque nous suffire. Nous prenons notre temps. Il n'est pas en retard, et moi non-plus. Cette considération faite, nous perdons donc calmement une heure en farniente et discussions.

Mais il est bientôt temps de se dire au revoir. Nous quittons notre sommet de la crête pour rejoindre notre chemin. Mais cette fois, nous le suivrons chacun de notre côté. Le moment est presque solennel. Et viennent les derniers au revoir, avec les remerciement échangés, moi pour avoir eu la chance de pouvoir parcourir presque une étape complète du GR20, et lui pour avoir eu un accompagnateur éphémère. Je meurs d'envie de l'accompagner, je veux moi aussi traverser la moitié, de l'île et voir toutes ces merveilles. Mais je ne peux pas, je le sais, mes obligations sont présentes. Peut-être un jour ce sera mon tour. C'est ainsi. J'aurais au moins son récit de l'aventure pour aiguiser mon envie. Un dernier au revoir et nous nous tournons désormais le dos.


Mon retour fut encore plus rapide que l'aller. Le chemin désormais connu y a beaucoup contribué. Je note que de nombreux autres randonneurs sont encore dessus. Ils arriveront bien entendu au refuge, mais je constate qu'il n'y avait de fait pas d'urgence pour nous ce matin. Ainsi se poursuit mon retour vers le col de Vizzavona. Je me permets même le luxe de rejoindre ma voiture à temps pour observer le passage des cyclistes. Un comble pour qui avait décrété plus tôt que ceux-ci bridaient sa liberté de mouvement. A défaut d'avoir admiré le spectacle à sa juste valeur, au moins pourrais-je transmettre les clichés à qui appréciera...

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