Le Mare a Mare Sud en juillet 2013 - Troisième jour : Descente de l'Opsedale et arrivée à Porto-Vecchio


Dernière étape du périple...

Ce n'est pas fini. Le temps nous a gratifié de son humeur changeante, et là c'est à nous de le plagier. On s'était pourtant bien fixé le but de terminer tranquillement. On s'était même levé plus tard pour çà, et pris pas mal de repos tout le long du trajet. Et là, alors que l'on n'aurait plus qu'à poser nos affaires et profiter de la fin de la journée, pas envie... Peut-être est-ce cette grisaille environnante qui nous incite à ne pas nous attarder en un lieu où l'on va quelque peu s'ennuyer à attendre que la journée se termine. On n'a pas envie. Et puis on n'est pas encore vraiment fatigués. Certes, mes pieds déjà entamés sont parfois un peu douloureux, mais finalement, à force de marteler la rocaille pas après pas, la douleur a su se faire oublier. Elle serait même plus présente à l'arrêt d'ailleurs. Raison de plus de ne pas s'arrêter en si bon chemin. C'est amusant de noter que nous n'avons pas eu à argumenter pour que nous nous décidions à terminer aujourd'hui. Comme si tacitement on l'avait déjà prévu, comme si l'on savait que ce ne serait pas nécessaire de convaincre l'autre, la cause étant acquise d'office. Nous n'avons plus qu'à descendre. C'est toujours plus rapide que grimper, à défaut d'être plus simple, c'est l'ultime argument qu'il nous fallait. On termine notre boisson et on part sans se retourner.

Je ne suis pas le seul à avoir des « madeleines de Proust » quand je promène : mon camarade a une réminiscence concernant ce parking d'où rayonnent les chemin de randonnées. Il reconnaît y être déjà venu dans sa prime jeunesse. C'est vague dans ses souvenirs apparemment, mais il n'en doute pas. Je n'aime pas me transposer dans le ressenti d'autrui, mais j'imagine bien cette nostalgie douceâtre qui doit l'habiter à cet instant. Il n'est pas tellement plus loquace à ce sujet, je n'ai pas à le cuisiner de toute manière, chacun son jardin secret. D'autant qu'il est temps de repartir si l'on veut arriver à Porto-Vecchio avant la nuit.

La marge de manœuvre est serrée en fait : il est plus de trois heures de l'après-midi, le sentier durera encore environ cinq heures, et encore, il nous restera encore une bonne heure pour arriver au centre-ville en dehors de tout balisage. C'est rageant de s'apercevoir que ce « Mare a Mare » ni ne commence ni ne finit officiellement à la mer. Nous avons comblé ces étapes manquantes, au prix de distance supplémentaire parcourues, nous avons improvisé pour cela. Non pas que çà ait été d'une difficulté insurmontable, mais çà laisse un goût d'inachevé qu'il a bien fallu faire partir. On est pas encore en bas que je me remémore les lieux traversés, aidé par nos conversations qui s'axent vers cette échéance qui semble désormais tout proche. On n'aura marché que trois jour, sauf impondérable de vraiment dernière minute, et pourtant on aura traversé la Corse d'ouest en est. On a franchit ses montagnes et vallées, traversé ses rivières, rejoins ses petits villages. On aura même subit un temps à ne pas mettre un chat dehors, qui a lui seul aurait justifié d'interrompre la route le temps que çà se stabilise. Toutes ces épreuves et récompenses s'enchevêtre déjà alors qu'on est encore très haut.

Il nous reste la forêt de l'Ospedale a traverser. Elle est magnifique. Il y a quelque chose qui change vis à vis des autres bois visités. C'est indéfinissable, intangible, et pourtant l'impression n'est pas la même. Peut-être la fréquentation, bien supérieure en cette étape initiale de bien des parcours. Peut-être autre chose. Je ne saurais définitivement pas l'exprimer. C'est différent, c'est tout. Nous gambadons presque dans cette descente inexorable pour le véritable repos promis après tous ces efforts. Le temps semble se stabiliser de nouveau et s'éclaircir presque. On s'approche de la côte et l'après-midi est avancée, c'est une évidence que nous finirons avec le soleil. Nous voilà bientôt au village de l'Ospedale. C'est stupide mais, voir encore un hameau me conforte dans le sentiment de fin toute proche. Peut-être qu'un peu de lassitude transparaît finalement. Je suis content d'avoir fait tout cela, surtout aussi vite, pourtant, mon corps semble vouloir commencer à attirer mon attention sur le fait qu'il a été bien malmené. C'est un peu comme quand les enfants agrippent leur parents pour capter leur regard sur les problèmes qu'il éprouvent, et où ils demandent leur aide. La douleur n'est pas franche mais insidieuse. C'est surtout ces maudites ampoules au niveau de la plante de mes pieds qui se réveillent. La descente et ses chocs à répétition n'aident pas vraiment. Mais c'est supportable. Après tout, j'ai subi bien pire ces jours-ci, et s'apitoyer n'a jamais aidé en rien.

Le village et sa route qui le traverse en lacets nombreux sont bien rapidement de l'histoire ancienne. Nous voilà de nouveau en forêt, cernés de pins hauts. On s'occupe comme on peut pour que le temps passe plus rapidement : on observe les alentours, on note tout ce qui semble singulier. Des amas denses de branches nous interpellent. Ils sont en hauteur, donc difficilement observables en détails, mais on a l'impression qu'ils forment comme des tumeurs au milieu du reste du branchage élancé des arbres. Serait-ce une sorte de nid complètement artificiel ? Une maladie ? Une autre plante parasite. Toutes les hypothèses sont alors permises dans le sens où nous ne pouvons mener des investigations plus poussées. Au moins aura-t-on oublié la route l'espace de quelques instants.

Il nous arrive aussi de faire des petites pauses, comme à l'accoutumée aujourd'hui. Ce second souffle qui nous a poussé à descendre en lieu et place de la halte au gîte jusqu'au lendemain semble nous faire parfois défaut. Un peu d'eau, un peu de répit à l'ombre de la forêt alors que le ciel est désormais bleu et que le soleil rayonne. On en regretterait presque cette grisaille qui tempérait ses ardeurs. A moins que çà n'ait été l'altitude qui rafraîchissait l'atmosphère. A mesure que l'on descend, la plaine se rapproche, et avec elle le climat classique de temps excessivement chaud du mois de juillet. Cette chaleur risque bien d'être la pire épreuve en fait. Mais nous la surmonterons, je demeure galvanisé dans l'assurance que nous allons ce soir pouvoir goûter au repos, tout auréolés de la gloire d'avoir achevé notre périple d'ouest en est.

La forêt perd peu à peu en densité. On aboutit à une sorte de petit plateau qui surplombe la côte. C'est magnifique. Porto-Vecchio est alors à portée pourrait-on croire, mais la contrepartie est qu'il nous est alors révélé qu'il nous reste une longue marche pour finir notre descente, traverser la plaine et rejoindre le centre-ville. Une nouvelle étape vers la délivrance est atteinte, mais à cet instant, c'est plutôt les prémices de l'exaspération qui transparaissent que de la satisfaction. Je n'ai pas envie pour autant de commencer à pester. Quel intérêt à verbaliser la lassitude ? Est-ce la faute de mon camarade si la route est encore longue ? Pourquoi l'embêter en l'impliquant ainsi dans mes problème de fatigue ? Lui semble encore en bonne forme. Peut-être n'est-ce qu'une apparence, qu'il souffre au moins autant que moi, mais même dans ce cas, à quoi bon vomir sa bile ? Nous n'irons pas plus vite pour autant, et la mauvaise humeur risquerait de rendre nos dernières heures sur le Mare a Mare particulièrement infectes si nos mots et nos maux venaient à s'embrouiller. Tâchons de rester positifs : le panorama est très beau, on a du soleil, le chant des grillons, et la pente est plus douce. Tout n'est donc bien qu'une question de point de vue, les problèmes et les solutions ne sont que question de point de vue.

Cette descente doucette est longue. Elle nous permet de récupérer en terme d'effort à fournir, mais elle n'en demeure pas moins extrêmement rocailleuse et accidentée. Alors que nous étions tranquillement en train de palabrer au sujet de tout et de rien, mais surtout de rien pour tenter de masquer l'infinité du trajet, mon pied heurte latéralement un de ces fichu caillou qui constituent notre chemin, ce qui m'arrache un cri plus proche d'un hurlement bestial de douleur que d'une quelconque onomatopée humaine. Ne me manquait que cela pour parfaire les sensations d'aiguilles à chaque pas sur ma voûte plantaire entamée. Je ne m'arrête pas pour autant, je crois pouvoir alors affirmer que j'en suis au stade où je ne ressens plus la douleur pour la simple et bonne raison que mes nerfs sont saturés. Le signal douloureux presque continu depuis trois jour a fini par se faire oublier, un peu comme ces bruits que l'on finit par ne plus entendre quand ils sont trop permanents, ou cette adaptation à la luminosité que les yeux éprouvent en pleine clarté.

Cet incident digéré, reste tout de même le positif de notre situation : nous sommes sur la fin de l'épopée, il fait beau et plus tellement chaud en cette heure de fin d'après-midi, du moins est-ce supportable, le paysage est magnifique dans le sens où nous quittons enfin la forêt, la route ne grimpera plus. Bordés de maquis bas et odorant où le myrte se mêle aux autres aromates, il serait criminel de se limiter à de futiles tracas qui en éluderaient tout le charme sauvage. Cette plaine face à nous semble interminable finalement, mais qu'importe. Le plus dur est derrière nous. Appelons ces dernières heures de marche qu'il nous reste une promenade, où bientôt les terrains agricoles apparaîtrons, puis les maisons, d'abord rares, puis de plus en plus nombreuses, pour devenir finalement immeubles. La vie urbaine délaissée trois jours durant nous revient progressivement, comme pour nous réhabituer à son tumulte, nous qui avons goûté à la paix des espaces sauvages. Le sentier caillouteux devient piste de terre. La piste de terre devient route goudronnée. C'était inexorable. Çà faisait partie du contrat : traverser l'île de part en part, quitter la côte peuplée pour un intérieur plus confidentiel, puis revenir à l'animation de Porto-Vecchio en été. Métaphoriquement on retrouverait presque avec notre aventure les images religieuses de la mort, suivi du repos puis de la renaissance. Quelque chose a-t-il changé pour autant ? C'est trop frais pour le dire. Il n'y a rien d'exceptionnel au final dans ce que nous avons accompli. Au mieux peut-on reconnaître notre conviction inébranlable dans nos objectifs fixée, dans le sens où nous nous sommes toujours tenus à ce que nous nous étions fixé quel que soit ce que l'environnement nous avait réservé.


Mais là, comme d'habitude pour moi, on digresse. L'heure a tourné, la fin de la route est là. De la mer à la mer, ainsi avait-on défini notre voyage. Je suis déconfit, je dois le concéder, pourtant je suis content. Ce n'est pas du masochisme, c'est juste que la balance penche définitivement en la faveur de la traversée accomplie. Se mêlent la satisfaction de la durée bien tranchée, du repos désormais acquis, de tous ces lieux traversés, de tous ces moments sympathiques partagés. Il est temps de partir : le début et la fin auront été marqué par l'aube et le crépuscule sur Porto-Vecchio.

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