"Les bergeries face à la mer", à Centuri en août 2013


Retour dans le Cap. Cela faisait bien longtemps à y repenser. Faute de temps, faute à la non-motivation de parcourir ces distances pour marcher si peu longtemps. Et pourtant, les lieux explorés en valaient chaque fois le détour. L'intérieur de la plaine et le reste de mes balades étaient certes intéressantes, mais le Cap demeure singulier. C'est avec lui que j'ai commencé, ne l'oublions pas. Je me fais penser à une sorte de fils indigne qui se serait détourné de ceux qui l'ont élevé. Remédions donc à çà et rendons visite à ce parent délaissé. Pour m'aider à trouver l'envie, je suis accompagné. Je crois pouvoir certifier que c'est le facteur qui a fait pencher la balance. A deux, pas de soucis particuliers à partir pour plus d'une heure de route interminable, seul, la tâche aurait été plus dure.

Nous irons nous promener dans les environs de Centuri. Le célèbre port aux langoustes est l'archétype même de ces endroits que je connais de nom et de réputation, mais sans jamais m'y être rendu. Il faut dire que l'image de bout du monde que j'en ai ne favorise en rien l'entreprise d'une visite impromptue. Pour l'occasion, nous avons trouvé un petit circuit d'un couple d'heures qui nous fera longer la côte jusqu'à d'anciennes bergeries troglodytes apparemment. Une bonne balade reposante en perspective, parfaite pour occuper une fin de week-end. Le temps semble être de la partie, ni trop chaud malgré la saison, ni prêt à nous lâcher des trombes d'eau sur la tête. Allons-y donc.

La route est conforme à mes attentes : un peu longue, mais la succession des paysages cap-corsins brise cette relative monotonie. Je pense ne jamais vraiment m'en lasser, malgré mes incursions qui se font, sans en avoir l'air, fréquentes. Nous suivons la côte est, et nous tournerons à l'extrémité de la pointe pour passer sur l'autre versant. Çà nous semble le plus simple et le plus court. Et de toute manière, le temps n'est pas la préoccupation majeure en dimanche. La succession convenue des communes du Cap suit son court immuable. Je meuble la conversation avec mes petites anecdotes relatives à mes visites passées de par ces endroits. Et ainsi jusqu'à Rogliano. Ensuite c'est l'inconnu comme annoncé plus haut. 
Au gré des tours et détours de la route, nous avançons tranquillement vers notre destination. On ne voit pas directement la pointe des terres de la route, ou alors très furtivement. Sans aller jusqu'à crier à la déception, longer effectivement la côte aurait été intéressant. Mais pour avoir parcouru une partie du sentier des douaniers, c'était prévisible que la départementale n'aille pas si près de la mer. Soit. Nous nous rattraperons avec notre marche, on nous promet une vue sur le dit-sentier. Je suis un peu septique de par l'éloignement, mais pourquoi pas.

Nous ne tardons plus à arriver. Les hameaux sont bien en contrebas de la route. Des voies étroites les desservent, prises d'assaut sur les côté par les voitures des locaux et des touristes. En pleine saison estivale, c'est ainsi. Nous nous frayons cependant un chemin, en guettant le hameau de Cannelle d'où nous devons partir. Une fois arrivés, nous sommes déjà relativement haut : le port est bien plus bas, et nous offre d'emblée un panorama merveilleux avec la côte occidentale découpée et l'île de Capense juste à côté. Ne reste qu'à se faufiler entre les petites maisons pour partir effectivement en balade. Une fois n'est pas coutume, le sentier n'est absolument pas balisé, en tout cas pas comme il est indiqué sur notre feuille de route, mais suffisamment bien défini pour que le doute s'efface dès que nous l'empruntons.

Il s'élève doucement sur les flancs de la côte. Sans être trop près de la mer, nous la dominons effectivement. D'après l'orientation du chemin, ce sera bien ainsi jusqu'au bout. J'ai peu à peu appris à m'orienter au fil des mes sorties. Rien d'extraordinaire, juste comprendre ce que l'on observe et en tirer les déductions qui s'imposent. Je me limite bien entendu aux directions générales, de là à remplacer une boussole, je n'y suis pas encore et n'y serait certainement jamais. Pourtant, je m'égare de moins en moins du moment que je sais approximativement où je dois arriver. Sans en donner l'impression, nous sommes bien au-dessus de l'onde, même si elle donne l'impression d'être juste en bas. Avec la colline de l'autre côté, nous voilà au bord du gouffre. Et pourtant le sentier est là, comme un fil d'Ariane rassurant qu'il nous suffit de longer bien consciencieusement. Il ne s'élève même pas de trop. C'est reposant. Le soleil est toujours très présent mais l'air est plus doux que quelques jours auparavant, comme si le passage de la mi-août avait marqué un changement dans la saison. Nous sommes pour l'heure encore exposés, mais çà reste supportable.

D'ailleurs, le sous-bois ne tarde plus vraiment. Portés tranquillement sur la route toute en douceur, la transition s'instaure progressivement. A la fraîcheur ombragée des arbres, on aurait presque envie de s'arrêter se reposer tant les conditions semblent alors idéales. Ou de poursuivre inexorablement, les pas s'enchaînent avec une aisance presque indécente en l'absence de dénivelé majeur. On perd la vue sur la mer dans cette forêt, mais cette alternance de paysages est toujours intéressante pour rompre une possible monotonie visuelle. Pas vraiment de singularités notables là-bas, si bien que nous ne tardons pas à revenir sur les flancs à la végétation presque arasée de la colline.

Nous avons déjà bien trotté sans nous en rendre vraiment compte. Le port est très loin, et devant nous la promesse des côtes tourmentées du versant ouest. Le rivage plonge dans l'eau toujours aussi abruptement que sur la côte orientale du Cap, voire même plus encore, mais une myriade de criques se dessinent ici au gré des caprices des terres. C'est à la fois magnifique et terrible quand on est habitué à la douceur de la côte est où terre et mer finissent par fusionner tout doucement sur les rivages. Et cette impression de violence élémentaire dans l'agencement du paysage se voit rehaussée par notre relative altitude : en contre-plongée la cassure est encore accentuée et semble plus monumentale. Et qui plus est, les collines douces et toutes rotondes termine ce contraste des forces de la nature qui se déchirent pour le plaisir de nos sens.

A s'enfoncer toujours plus avant sans voir exactement vers où l'on se dirige, cette petite balade garde toujours sa petite part de mystère qui lui conserve son sel malgré son accessibilité. On nous promet une vue sur le sentier des douaniers. Soit. Mais la pointe du Cap semble tout de même loin, et sans trop s'élever, il est dur de s'imaginer voir le bout de l'île. Combien de petites collines se dressent encore devant nous ? Aurons-nous une côte plus abrupte en terme de dénivelé à escalader pour la fin ? Et ces bergeries qui ponctueront notre route, que donnent-elles vraiment ? Autant de petites question passagères qui viennent çà et là ponctuer les moments de silence dans notre course. Entre ciel, terre et mer, à la croisée des éléments, ce chemin tout bête nous pousse à ce genre de réflexion pas après pas.

Nous nous élevons toujours un peu plus, tout en douceur, mais désormais l'ascension effectuée est perceptible. Ce qui semble être la « criques des eaux bleues » est bien en dessous de nous. Les plus courageux pourraient songer à s'y rafraîchir, si l'effort ne les rebutent pas. Mais en tout cas, ce n'est pas notre but, donc nous avançons. Toujours un peu plus haut, en attendant de voir sommet franchit après sommet ce que la suite nous réserve. Toujours cette inconnue. Comme quoi un espace dégagé n'est pas forcément plus prévisible que ces chemins de forêt, prisonniers des arbres alentours qui vous bouche la vue. Encore un dernier effort à consentir, encore une crête qui sera franchie. La dernière ?

Devant nous désormais une sorte d'immense cuvette naturelle, avec en son sein quelques formation rocheuses énormes, mais qui ne mérite pas à mon sens le nom de colline. Et en leur sein les fameuses bergeries des Grotte a e Piane. Bergerie est un terme un peu réducteur : c'est toutes les installations nécessaires au pastoralisme qui ont ici été installées à même la roche. De quoi affiner les fromages et les conserver en plus des gîtes des bergers. Sans compter l'aire alentours où les bêtes pouvaient paître en toute liberté. Il nous faut les explorer comme il se doit. C'est cette âme d'enfant sur le retour qui me plaît quand je pars ainsi en quête de sites à voir. Comme si je cherchais en observant et en pénétrant les lieux à revivre ces scènes de vie du temps jadis. Gardien de la mémoire, c'est prétentieux et exagéré, mais c'est un peu la finalité. D'où l'intérêt de ces retranscriptions.

Nous grimpons, explorons, essayons de deviner l'utilité de chaque pièce construite à même la roche. Si bien qu'au sommet nous apercevons un autre roc aménagé un peu plus loin. Sans même y réfléchir, nous y allons. La monotonie du trajet est rompue, le joyau final est digne de notre intérêt. Et de là-bas le sentier des douaniers se devine. Il est loin et peu visible entre deux collines éloignées. Heureusement que nous avions été prévenus de sa visibilité, il aurait été difficile de le deviner autrement. Nous profitons également de l'occasion pour souffler un peu. Le soleil est un peu timide à se cacher derrière les nuages, mais il fait encore très chaud. Souffler quelques instants et se désaltérer est bien agréable de fait. D'autant qu'il ne nous reste plus qu'à rentrer désormais. C'est aussi une façon de temporiser cette échéance. A quoi bon faire les choses dans la précipitation, nous n'avons pas d'impératif de temps, nous pouvons nous octroyer ce luxe encore un peu.


Tout doucement nous rentrons. Le chemin est le même. C'est toujours un peu triste à mon sens. On sait que l'on ne verra pas de choses nouvelles. Au mieux profitera-t-on encore des merveilles croisées çà et là, et aura-t-on peut-être la chance d'en dénicher une petite nouvelle qui nous aurait échappé. En tout cas il n'y a alors plus qu'à se laisser bercer par cette route qui descend tout doucement au gré des flancs de ces collines qui nous ont accueilli l'espace d'une après-midi. Au loin le port de Centuri est ceint d'une mer de diamants qui resplendissent de mille feu au gré de l'astre du jour. On aura vu bien pire comme scène pour finir une balade...

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