A l'assaut du GR20 : de Vizzavona au refuge de L'Onda, en août 2013


Une nouvelle étape est franchie. Je m'attaque vraiment au GR20. En tout cas, essayera-t-on avec mon compère des grandes expéditions. Moi je débute, lui devrait le terminer. Passation de flambeau, symbolique de la transmission de cette passion commune. On pourrait longuement épiloguer à ce sujet en extrapolant la signification profonde de ce rite, mais au final, n'est-ce pas simplement justement l'intérêt pour la marche qui nous a motivé, et point barre ? Nous envisageons de rallier Vergio au départ de Vizzavona, ce qui nous promet quatre jour d'expédition et une logistique qui se doit d'être au cordeau, d'autant plus que mon créneau de disponibilité ne m'en permet pas plus... Un vrai défi en somme. Mais tien qui ne nous rebute.

Il nous faut de nouveau nous lever avant l'aurore, afin de laisser un véhicule à chaque extrémité de notre route. Vergio est tout de même assez reculé. Mes vagues souvenirs scolaires d'une sortie organisée là-bas pour mes six ans sont flous quant au trajet, le quart de siècle qui les sépare d'aujourd'hui explique cet état de fait. Avec les premières lueurs de l'aube, les lieux traversés dévoilent leur beauté virginale et paisible, exempte de toute souillure de ces journées d'été où les touristes grouillent et envahissent les bas-côtés de cette route pourtant si étroite, au mépris des règles élémentaires de sécurité et de la bienséance. Là tout est calme. Tout juste éclairés, les flancs abrupts des massifs qui nous bordent prennent encore une tout autre dimension bien plus vertigineuse que le reste du jour. C'est d'une beauté effroyable que ces rocs saillants à l'allure si agressive, et pourtant qui nous enserrent comme on berce un jeune enfant dans ces bras. L'heure matinale, les détours de la route accentuent cette impression de berceuse propice à vous replonger dans les songes d'une courte nuit d'été. Morphée fort heureusement doit être tenu en respect par cette barrière minérale. Le trajet peut donc bien se poursuivre.

Premiers paysages saisissants. Le reste de la logistique du transport présente un intérêt bien moindre, donc nul besoin de s’appesantir dessus. Nous somme dorénavant à Vizzavona, et ne nous reste plus qu'à nous mettre en marche. Le mythique GR20 est indiqué, ainsi que les cascades des Anglais. Nous partons au milieu d'une foule presque obscène pour ce genre de trajets : peu de gens avec un véritable gros sac, beaucoup de familles avec des jeunes enfants, et les célèbres promeneurs en sandales et autres chaussures légères ouvertes. Je ne fais pas tout de suite le rapprochement avec le fait qu'une bonne partie de cette foule s'arrêtera aux cascades pour y passer la journée à se rafraîchir au milieu de la forêt. Je ne dois pas encore être vraiment bien réveillé, ou peut-être suis-je tellement obnubilé par notre but que je ne prête pas vraiment attention à ce genre de détails.

Pour notre part, nous suivons le sentier forestier qui s'avère débuter tout doucement, ce qui explique le succès des cascades auprès du grand public. D'ailleurs, une fois celles-ci croisées, nous n'y prêtons même pas vraiment attention. Nous nous avouerons plus trad sur le chemin nous être attendu à des chutes d'eau plus imposantes. Là il était plus question d'une rivière étagée avec des petits torrents pour assurer le flux de l'eau. Mais bon, n'ayant pas eu dans l'idée de nous y arrêter et d'en profiter, nous n'en éprouvons aucun regret. Nous avons une longue marche qui nous attend pour cette étape initiale, et un dénivelé respectable surtout. En effet, nous contournerons le Monte d'Oru jusqu'à attendre la crête à plus de deux mille mètre d'altitude non loin. On nous promet une balade vertigineuse, j'appréhende un peu mais ne veux pas me formaliser sur l'hypothétique vide. Je me rassure en me disant que personne n'aurait été assez idiot pour faire passer un sentier dans un endroit vraiment dangereux. Est-ce juste un moyen d'apaiser mes craintes ? Nous le verrons bien.

L'ascension ne se fait plus prier au sein même de la forêt. Par moment, les premiers passages d'escalade où je m'aide des mains pour gravir la roche commencent à apparaître. Le ton est donné. A l'ombre des bois, il fait bon malgré la journée estivale où le soleil règne pour l'heure sans partage sur le ciel, et surtout malgré l'effort qui gagne de plus en plus en intensité. Mais ce répit frais touche bientôt à sa fin. Les pentes se découvrent peu à peu, la végétation s'arase, la roche paraît de plus en plus présente. Et nous sommes désormais cernés par les flancs du Monte d'Oru et des massifs environnants. On se croirait volontiers prisonniers de la montagne quand on voit ces murailles défiant le ciel tout autour. Quand on pense qu'il faudra dépasser ces crêtes tôt ou tard, on frôlerait presque le découragement. Et pourtant nous continuons notre ascension, inexorablement. Comme toujours, l'effort rude nous pousse par moment à nous arrêter reprendre notre souffle, et comme toujours la reprise de la marche consiste à se faire violence. D'autant que le dénivelé du chemin ne va que croissant. Les pauses se multiplient entre les paliers désormais minéraux. Les flancs ocre clair et vert donnent merveilleusement sous le soleil. C'est dur, mais c'est beau.

Les premiers nuages s'agglutinent sur le sommet du mont, ainsi que sur les crêtes voisines. Pas encore inquiétants, en tout cas ne ressemblent-ils pas à des nuages gorgés d'eau, prêts à fondre sur nous. Mais la méfiance est de rigueur. Pour l'heure, la marche devient varappe, littéralement. Certes, il nous arrive parfois de dévier un peu du sentier si l'on estime que la voie est plus courte, même si plus raide, mais bien souvent, c'est le sentier balisé lui-même qui est ainsi. Paradoxalement, je suis plus content de devoir le gravir que de le descendre, tant j'estime que cette pente s'avère raide. Mon vertige sous-jacent persiste donc bien malgré mon travail sur moi au gré de ces ascensions. Je ferai avec. La seule volonté de toujours avancer jusqu'au but est pour l'heure un moteur suffisant. Les cuisses sont en feu, les chevilles malmenées par cette marche sur les éboulis, les épaules deviennent pesantes à cause du bardas pourtant allégé au maximum. C'est un chemin de croix en fait. Comme si nous devions expier quelque faute à nous infliger cela sans trop sourciller. Pourtant je suis content d'être là. Content de m'attaquer au mythique sentier de grande randonnée de l'île. Cette étape initiatique aussi aérienne lui fait mériter sa réputation de chemin difficile. Et j'y suis, alors qu'il y a presque exactement un an jour pour jour je m'initiais à peine à ces plaisirs simples de l'escapade sauvage. Dommage qu'il ne soit pas vraiment propice sur ces couloirs étroits de marche bordés de vide de se laisser ainsi trop aller à l'introspection...

On voit la crête, mais on ne semble pas s'en approcher malgré nos efforts. Entre Sisyphe et Tantale, le supplice est sournois. La persévérance est notre seule arme. Pas après pas, mètre après mètre, l'ascension suit son cours. Au bord de la libération, il nous faut alors déambuler sur une plaque de roche plus verticale qu'horizontale. Si bien qu'en me mettant presque à quatre patte pour m'aider, j'ai plus l'impression de me hisser à la force des bras qu'à celle de mes jambes. A y repenser, j'ai bien fait de ne pas regarder derrière. J'imagine bien l'image vertigineuse que j'aurais pu y voir. Et j'ose à peine songer au déséquilibre possible provoqué par celle-ci, à me voir ainsi virtuellement dans le vide, avec le moindre faux pas qui me ramènerait bien trop rapidement et brusquement quelques dizaines de mètre en contrebas... Comme quoi il est parfois bon de ne songer qu'à avancer, comme avec des œillères.

Le soleil se voile quelque peu. Comme effarouché par notre arrivée brutale sur la ligne de crête. Pourtant nos intentions sont bonnes. Nous soufflons un peu, désormais il nous faudra simplement descendre jusqu'au refuge, ce devrait être plus reposant. Mais pour l'heure, le sommet du Monte d'Oru nous salue. Presqu'à notre portée, il n'en demeure pas accessible directement pour autant. Si notre objectif n'avait pas été tout autre, une visite aurait été plaisante malgré la rudesse des pentes. En tout cas, cette idée fugace nous quitte bien vite quand nous nous retrouvons pris dans le nuage bloqué au sommet autour de nous. La vision est presque surréaliste : cette cime assombrie par l'ombre de la nuée et ces bancs de brume, au-dessus de la vallée encore nimbée de soleil. On imaginerait bien plus volontiers l'inverse à cette altitude. L'air se fait plus frais dès lors. Encore bien supportable certes, mais il semble nous enjoindre de reprendre la marche. D'une certaine façon, on pourrait penser que la montagne veille sur nous en nous forçant à arriver au refuge avant la nuit, d’autant que nous somme effectivement partis relativement tard dans la matinée pour satisfaire à la logistique des véhicules.

Nous repartons. La montée fut raide, la descente l'est tout autant, voire même encore un peu plus. Le chemin est bien visible, mais la brume est désormais plus dense tout autour. Elle nous offre des visions sublimes de pics rocheux qui se devinent à peine, comme des ombres chinoises à travers elle. Leur aspect déchiqueté accentue la dureté de ce chemin rocailleux qui semble nous mener droit au vide. C'est d'une beauté infernale. C'est la beauté du prédateur : on sait qu'il peut nous tuer à tout instant, et pourtant on admire la perfection de ce danger qui nous guette. Comme pour accentuer encore la lourdeur du chemin, au gré d'un de ces détour nous découvrons la plaque dédié à la mémoire de l'alpiniste Jean Laudincurt, décédé sur cette route. Quand on songe qu'un montagnard chevronné a pu y laisser la vie, on remet aisément en doute sa propre capacité à achever le circuit malgré le fait qu'il soit parfaitement balisé et documenté. Quelques courts instants de recueillement respectueux, et nous voilà de nouveau prêt à affronter cette route imprévisible.

Peut-être touchée par notre marque de respect, le chemin semble devenir moins pentu. La fin sera-t-elle reposante ? Nous sommes fourbus. Une nouvelle fois nous nous sommes levé très tôt pour nous infliger des heures et des heures de marche pour le moins sportive au milieu de nulle part. Même si nous l'avons fait sciemment et que nous ne pouvons pas nier notre attachement à ces moments de paix absolue au milieu de l'Eden préservé de nos monts de l'intérieur de l'île, c'est tout de même éreintant. La Nature doit le sentir, désormais elle tente de nous réconforter avec de doux rayons de soleil qui percent les nuages sur nous. Un peu comme ce sourire discret que l'on offre parfois en signe de sympathie quand on estime ne pas avoir besoin de l'exprimer plus ouvertement par des mots. Cet encouragement presque imperceptible mais qui compte souvent plus que n'importe quelle autre ovation. De quoi motiver nos pauvres jambes à nous traîner encore un peu, toujours plus bas en quête de notre lieu de repos du soir.
Au loin des cavaliers. Improbable comme apparition, mais après l'étape où l'on s'assure de n'avoir pas la berlue, le signe de la proximité du refuge est indéniable. En effet, les installations nous apparaissent peu à peu. « Installations » est un bien grand terme, on a quelques bâtisses de pierre et une sorte de grand champ où les tentes ont poussé. Pourtant, on jurerait être en passe d'arriver dans le plus luxueux des palaces tant le repos nous est désormais cher. Nous sommes loin d'être seuls, la notoriété du GR20 n'est pas déméritée. Quand nous y arrivons, c'est à la version moderne de la tour de Babel que nous avons droit : toutes les langues, tous les horizons. C'est presque incroyable de penser que notre grand sentier de randonnée attire autant de personnes venue d'aussi loin pour le fouler. Il n'empêche que nous nous mêlerons le temps d'une nuit à cette foule, dont une partie nous suivra dans notre chemin, et l'autre se contera de nous croiser.

L'heure est au repos et à la détente après ces mètres gravis assidûment durant toutes ces heures. Nous bivouaquerons dans une de ces tentes aperçues à notre arrivée, dans un souci de recherche d'une relative tranquillité. Çà me sied parfaitement, non pas que je sois égoïste au point de refuser l'inconnu qui partagerait une couche non loin de moi dans le refuge, mais j'ai comme mon camarde besoin d'un repos poussé ce soir, si je veux repartir demain dans de bonnes conditions. Il nous reste encore trois jours à marcher, et je ne veux pas réitérer ma débandade de la fin du Mare a Mare, où à trop présumer de mes capacités je m'étais brûlé les ailes et fini dans la douleur. Débarbouillés et dans des vêtements propres, nous pouvons prétendre au repos du soir.

L'air s'est rafraîchi de façon drastique. Pantalon, manches longues et veste sont de rigueur. Et il n'est pas encore sept heure du soir. J'imaginais bien quelque peu l'atmosphère montagnarde fraîche malgré la saison, mais j'avoue être tout de même surpris, bien qu'équipé pour. Nous allons dîner dans la salle commune avec les autres randonneurs, nous pourrons ainsi et nous restaurer, et tâcher de sympathiser. L'échange est une chose importante. Je l'avais remarqué lors du Mare a Mare, où ces dîner communs dans les gîtes avaient été l'occasion de lier un peu plus connaissance avec ces gens qui suivaient la même route que nous. Chacun à sa manière, chacun selon ses buts, mais tous réunis dans ces moments.

Ces soir nous retrouvons un couple de randonneurs que nous avions croisé souvent pendant la marche, parfois nous les dépassions, parfois ils repassaient devant lors de nos pauses. Elle est allemande vivant en Angleterre, lui est français vivant à Paris. La convivialité s’installe vite, les histoires de chacun se racontent pour briser la glace. Le tout en anglais. Je suis le plus approximatif du groupe, mais je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour tâcher d'être le plus rigoureux grammaticalement. Le lycée est loin, le niveau scolaire agrémenté de quelques expressions puisées dans mes lectures sur des fora étrangers sur Internet pallient tant bien que mal. On me dit que je me débrouille pas trop mal malgré mes excuses fréquentes, je remercie la bienveillance de mes interlocuteurs.


En tout cas, en tant qu'enfants de la région, nous tentons de jouer aux ambassadeurs de l'île, même si nous prêchons des convertis à mon humble avis. Nous vantons les mérites de sa géographie, de sa flore, la gastronomie locale, avec l'aide du menu du soir. Le dîner se déroule bien même si la fatigue est présente. C'est ainsi de ces moments sympathiques qui vous donnent envie de rester encore un peu plus, quand bien même vous vous étiez promis de ne pas vous éterniser. Sans vraiment vous faire violence, vous résistez aux signaux de fatigue du corps, l'esprit ravivé par l'intérêt de la discussion. Mais il faut bien nous raisonner. D'un commun accord, tout le monde se sépare, nos convives étant eux-même un peu fatigué de leur étape. Bonne nuit tout le monde, Morphée ne sera pas long à arriver ce soir...

0 commentaires :

Enregistrer un commentaire