La croix de Stella, en août 2013


Je déteste rester sur le goût insipide de l'inachevé. N'avoir pas atteint le sommet de la forêt de Stella fait partie de ces actes littéralement manqués qui vous sapent de l'intérieur. Et par deux fois qui plus est. L'heure de la revanche a sonné. Le mentor est de retour. Nous avons appris de nos erreurs, travaillé notre plan d'attaque. Aujourd'hui, la cime de Stella sera notre. Quoi qu'il nous en coûte. Cette introduction presque militaire peut sembler disproportionnée, pourtant c'est dans cette optique presque conquérante que nous aborderons notre marche du jour. Buter sur un objectif aussi facile de prime abord a piqué au vif nos ego. Non pas que nous ayons quoi que ce soit à prouver au monde, nous aimons marcher pour la marche en elle-même, pour ce bien-être d'après l'effort, pour ces panoramas magiques qui se dévoilent à nous, pour cette introspection qui s'installe au cours de la marche, qui vous fait réfléchir sur tout et rien à la fois, mais toujours libéré de la routine qui pourrait parasiter la pensée.

Le temps est radieux par ailleurs. Ne tient plus qu'à nous de trouver définitivement la voie. Je me serais cru bien parti lors de mon retour solitaire, mais les brumes épaisses et l'heure avancée dans la journée automnale m'avaient contraint à ce cessez-le-feu, à arrêter l'assaut. En tout cas avais-je eu alors le privilège de voir lentement le soleil se coucher au milieu de la brume alors dissipée, avec tout le camaïeu de lumière associé. Nous reste un sentier pour y aller, celui-là même que le promeneur croisé la première fois nous avait déconseillé de prendre, soit-disant obstrué par la maquis. Avait-il le secret de la crête à défendre en nous mentant ainsi ? Était-il de bonne foi, la nature automnale abreuvée par les pluies avait-elle grossi à ce point ? Il n'empêche que l'on m'a par la suite confirmé qu'un accès aux hauteurs y était bien. Nous en aurons le cœur net.

Avoir toujours le but dans son champ de vision présente au moins cet avantage que vous connaissez en permanence la direction générale à emprunter. On pourrait aussi y voir un début de frustration quand on ne sait pas au juste si l'on va l'atteindre, mais il faut savoir aller au-delà de ces considérations bien trop terre à terre pour se recentrer sur le parcours en lui-même.

Pas de surprise pour le début. Ce sentier plutôt plat, voire même descendant, large et certainement carrossable pour qui aurait les véhicules adéquats, est désormais presque connu dans ces moindres lacets. Le doute n'y est pas permis d'ailleurs tant il est nettement tracé. Et là arrive cette bifurcation, celle-là même que nous avions pris la toute première fois, celle-là où nous avions vite fait machine arrière pour écouter les conseils prodigués. Allons-y mon ami, nous n'avons rien à perdre, et au contraire, nous aurons tout à gagner à grimper autant, même si la route ne mène pas directement à la croix sommitale, nous trouverons toujours une route en longeant la crête. En tout cas, c'est ce que nous nous efforçons de vouloir croire. La route grimpe, la route serpente lascivement, mais la route nous rapproche toujours un peu plus du sommet. C'est de l'obnubilation pure et simple : nous en oublierions presque tout le reste, focalisés comme nous sommes sur cette cime qui nous nargue mais nous échappe.

Les lacets du sentiers sont de moins en moins à notre goût. Nous cherchons au-dessus si nous n'apercevons pas d'autre bout de sentier, le tout dans le but tacitement convenu de couper à travers la maquis. A peine une ébauche de ce qui semblerait peut-être constituer un reste d'ancien chemin, et nous voilà à nous frayer un passage entre les bruyères, les arbousiers et les ronces. A y réfléchir à posteriori, nous devions vraiment être remonté à l'extrême pour nous faufiler ainsi, et supporter les griffures et autres piqûres joyeusement infligée par la végétation. Nous avions alors regretté l'absence de pantalons longs, délaissés au profit des shorts vu qu'il faisait chaud. Cet éclair de lucidité fut rassurant pour attester d'une santé mentale pas encore complètement défaillante.

En fait, le chemin entraperçu n'en est pas vraiment un. La raison, en temps normal, nous aurait fait revenir sur nos pas, et reprendre une autre voie moins ardue. Mais là, grisés par je ne saurais clairement dire quel maléfice, nous continuons inexorablement à nous enfoncer dans ces buissons inextricables. Bon gré mal gré, nous arrivons toujours à avancer. Les branches nous griffent, nous retiennent tant qu'elles le peuvent, les ronces nous aiguillonnent pour tenter de nous faire battre en retraite. En vain. Nous sommes conscient dès cet instant que nous ne sommes définitivement pas sur une voie conventionnelle pour le sommet, nous savons que nous en baverons, sans vraiment vouloir nous l'avouer. Nous ne sommes pas dupes, mais que faire ? La retraite semble difficilement envisageable de toute manière. Nous ne sommes pas perdus dans le sens où l'on sait que l'on doit rejoindre ce fichu sommet qui semble presque nous narguer en étant si près et si inaccessible à la fois. Là on va vraiment devoir jouer contre la nature pour une fois : on va devoir inventer notre chemin, et voir qui de nous ou d'elle aura le dernier mot.

L'adversaire est pour l'instant de valeur, mais nous sommes deux, le travail d'équipe sera notre planche de salut. Séparément, cette entreprise aurait été même impensable, du moins pour moi, toujours un peu timoré quant il s'agit de s'éloigner d'un gentils petit chemin bien défini dans sa forme ou son marquage. L'émulation fera des merveille, hors de question de baisser les bras de façon unilatérale, tant pour ne pas décevoir que pour ne pas perdre la face. C'est bien mesquin finalement comme motivation, mais çà fonctionne jusqu'à présent. Pourtant l'environnement semble vouloir mettre un point d'honneur à nous en faire baver. Les ronces rampantes deviennent des murailles d'épine impénétrables, les buissons s'arment eux-aussi de piques acérés, les bruyères resserrent les rangs comme pour nous bloquer net dans nos tentatives d'assaut. Et la pente des flanc de la montagne devient de plus en plus abrupte et nous accule de plus en plus souvent au vide. Tous ces éléments mis bout à bout égratignent parfois notre motivation, mais sans autre réelle alternative, nous explorons toutes les failles de cette défense pour continuer notre avancée. Et parfois même, nous admirons pour ce qu'ils sont ces moyens de torture mis en place. Cette végétation majestueuse en fait, ce panorama des hauteur comme si l'on étaient déjà tout en haut. Adversaire de valeur, avouons-le.

Nous sommes à force de de persévérance au pied du promontoire final. Et celui-ci grimpe presque à la verticale. Grande joie pour qui souffre de vertige. J'ai failli une fois en présence de mon camarade de route, plutôt crever que de réitérer cette défaillance, surtout si près du but. On grimpe, on escalade, de rocher en rocher, sans regarder en arrière pour ma part. La montagne semble relâcher sa garde, peut-être a-t-elle conscience que jamais nous n'abandonnerons. Peut-être a-t-elle même pris pitié de ces deux pauvres erres autant motivés qu'égarés. Elle seule le sait. Le fait est que cette ascension, quoique rude, semble être une sinécure après avoir dû ramper comme des bêtes pour pouvoir arriver jusqu'ici. Cette varappe finale aurait presque des airs solennels : dans l'ombre de la montagne, luttant pour rejoindre la lumière de la croix au sommet. La motivation religieuse est loin d'être notre moteur initial, et pourtant l'apparence est tout autre. Le chemin détourné et sinueux emprunté, puis cette accession à l'illumination, ont de faux semblants de quête initiatique, avec ce rempart de prime abord infranchissable qui finit par céder à force de persévérance pour aboutir sur l'absolu tant convoité.

Mais je digresse. Nous y sommes enfin au sommet. La croix est devant nous. Et devant elle, dans son petit abris, une statuette de la Vierge. Une nouvelle fois la religion démontre qu'elle peut être un moteur de prouesse pour l'Homme, le forçant à dépasser ses limites, et parfois l'entendement, en son nom. Certes, la route classique pour y accéder est bien moins ardue, paraît-il vu qu'à cet instant nous ne la connaissons toujours pas, mais il n'empêche que le lieux doit servir de pèlerinage. En témoigne cette écharpe du club de football local accrochée à la croix. La grâce céleste est demandée pour bien des choses il semblerait... Une nouvelle fois, un panorama extraordinaire s'offre à nous. Toujours avec les mêmes composantes, toujours les mêmes monts au loin : le Stellu, le San Anghjulu, le San Petrone. Dans une moindre mesure le Pignu qui semble porter Bastia en son sein. Et en dessous la plaine, et l'étang. La même histoire vue sous différents points de vue. Cette recette cinématographique efficace quoique parfois un peu éculée. Ces légères et subtiles variations, ces éléments plus ou moins visibles selon l'endroit.

Assis sur le muret de pierre autour de la maisonnette de la Madone, nous goûtons à quelques instants de répit contemplatif durement mérités. Nous avons une après-midi magnifique avec un ciel azur, un soleil éclatant mais dont les rayons de cette fin d'été ne vous agressent pas. Une bise légère pour sécher cette suée. Ne nous reste qu'un seul point d'incertitude : par où redescendrons-nous ? Il sera inconcevable de revenir sur nos pas, et à cause du vide, et à cause du maquis bien trop dense. Nous étions partis avec en tête ce postulat simple, qui est que, une fois au sommet, nous n'aurions qu'à suivre le sentier usuellement emprunté. Un peu comme chercher la sortie du labyrinthe en commençant par la fin, comme en pleine enfance. Mais ici, nul sentier bien visible ou évident à suivre. Quelques marques çà et là, beaucoup d'improvisation en perspective. Nous savons qu'il nous faudra nous enfoncer dans la forêt de Stella, et cette idée ne m'enchante pas vraiment sans savoir au juste par où avancer. Tant qu'il était question de suivre une pointe bien visible, finalement, on pouvait aller presque n'importe où sans risque de se perdre. Mais avec la visibilité restreinte de la forêt, nous devront redoubler de vigilance et aiguiser nos sens de l'orientation respectifs en les poussant à leur paroxysme. Il est temps de nous lever sur ces bonnes paroles, et de nous lancer dans notre retour aux terres du dessous.

Il n'est effectivement pas vraiment plus facile de trouver le départ du sentier qui nous ramènera à notre départ. A travers bois, au milieu de cette forêt dense, à nous de deviner notre chemin. J'ai toujours tendance à imaginer le pire, je nous vois déjà errer jusqu'à Rutali, comme on m'a dit que le chemin y arrivait. Mais je me ravise bien vite, nous nous orientons vers la localisation supposée du chemin, et nous descendons peu à peu. D'après ces éléments, nous sommes en bonne voie. Et d'ailleurs, mes doutes se dissipent bien vite, et d'une manière parfaitement inattendue : au détour des arbres, une sorte de petite clairière se dessine. Herbe rase, relativement plane, ouverte sur la plaine en bas. Et avec un foyer aménagé en son centre. L'image est familière, l'image est rassurante. Je connais cet endroit. Et pour cause, ce fut là que je devais m'arrêter lors de ma tentative solitaire d'atteinte du sommet. Je me croyais alors bien loin de mon but, presque perdu, et voilà que j'apprends que je n'était plus qu'à quelques foulées de l'illumination ultime de ce jour embrumé. Ce retournement de situation impromptu m'arrache une exclamation qui doit probablement surprendre mon compère qui n'est alors pas dans le secret des dieux. Quelques mots pour lui expliquer mon allégresse subite après ces moments de doute quant à la réussite de notre entreprise, et voilà que nous pouvons désormais nos poser en conquérants, la fin de la route étant désormais toute tracée par la piste que nous avons enfin rejoint.

Certes, l'effort n'est pas encore fini, mais quel soulagement de se savoir sur un sentier tout tracé après ces pérégrinations sauvages et irraisonnées à travers les fourrés et les piquants. Nous commençons dès lors nos discussions rétrospectives sur notre aventure pourtant encore toute fraîche, comme si nous avions déjà rejoint nos pénates, bien assis, en train de profiter de ce moment de calme après la tempête, ce moment délicieux où le corps se remet de l'effort, où l'esprit apaisé par la coupure se laisse encore un peu divaguer pour prolonger le plaisir... Et le point d'orgue de notre journée sera définitivement notre victoire, si l'on peut s'exprimer ainsi, sur cette pointe narquoise qui nous a résisté si longtemps. Bien terre à terre comme approche, et pourtant si réelle.


Arrêtons donc là ces considération, il nous faut encore marcher un peu pour terminer effectivement notre boucle...

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