"Les bergeries face à la mer", à Centuri en août 2013


Retour dans le Cap. Cela faisait bien longtemps à y repenser. Faute de temps, faute à la non-motivation de parcourir ces distances pour marcher si peu longtemps. Et pourtant, les lieux explorés en valaient chaque fois le détour. L'intérieur de la plaine et le reste de mes balades étaient certes intéressantes, mais le Cap demeure singulier. C'est avec lui que j'ai commencé, ne l'oublions pas. Je me fais penser à une sorte de fils indigne qui se serait détourné de ceux qui l'ont élevé. Remédions donc à çà et rendons visite à ce parent délaissé. Pour m'aider à trouver l'envie, je suis accompagné. Je crois pouvoir certifier que c'est le facteur qui a fait pencher la balance. A deux, pas de soucis particuliers à partir pour plus d'une heure de route interminable, seul, la tâche aurait été plus dure.

Nous irons nous promener dans les environs de Centuri. Le célèbre port aux langoustes est l'archétype même de ces endroits que je connais de nom et de réputation, mais sans jamais m'y être rendu. Il faut dire que l'image de bout du monde que j'en ai ne favorise en rien l'entreprise d'une visite impromptue. Pour l'occasion, nous avons trouvé un petit circuit d'un couple d'heures qui nous fera longer la côte jusqu'à d'anciennes bergeries troglodytes apparemment. Une bonne balade reposante en perspective, parfaite pour occuper une fin de week-end. Le temps semble être de la partie, ni trop chaud malgré la saison, ni prêt à nous lâcher des trombes d'eau sur la tête. Allons-y donc.

La route est conforme à mes attentes : un peu longue, mais la succession des paysages cap-corsins brise cette relative monotonie. Je pense ne jamais vraiment m'en lasser, malgré mes incursions qui se font, sans en avoir l'air, fréquentes. Nous suivons la côte est, et nous tournerons à l'extrémité de la pointe pour passer sur l'autre versant. Çà nous semble le plus simple et le plus court. Et de toute manière, le temps n'est pas la préoccupation majeure en dimanche. La succession convenue des communes du Cap suit son court immuable. Je meuble la conversation avec mes petites anecdotes relatives à mes visites passées de par ces endroits. Et ainsi jusqu'à Rogliano. Ensuite c'est l'inconnu comme annoncé plus haut. 
Au gré des tours et détours de la route, nous avançons tranquillement vers notre destination. On ne voit pas directement la pointe des terres de la route, ou alors très furtivement. Sans aller jusqu'à crier à la déception, longer effectivement la côte aurait été intéressant. Mais pour avoir parcouru une partie du sentier des douaniers, c'était prévisible que la départementale n'aille pas si près de la mer. Soit. Nous nous rattraperons avec notre marche, on nous promet une vue sur le dit-sentier. Je suis un peu septique de par l'éloignement, mais pourquoi pas.

Nous ne tardons plus à arriver. Les hameaux sont bien en contrebas de la route. Des voies étroites les desservent, prises d'assaut sur les côté par les voitures des locaux et des touristes. En pleine saison estivale, c'est ainsi. Nous nous frayons cependant un chemin, en guettant le hameau de Cannelle d'où nous devons partir. Une fois arrivés, nous sommes déjà relativement haut : le port est bien plus bas, et nous offre d'emblée un panorama merveilleux avec la côte occidentale découpée et l'île de Capense juste à côté. Ne reste qu'à se faufiler entre les petites maisons pour partir effectivement en balade. Une fois n'est pas coutume, le sentier n'est absolument pas balisé, en tout cas pas comme il est indiqué sur notre feuille de route, mais suffisamment bien défini pour que le doute s'efface dès que nous l'empruntons.

Il s'élève doucement sur les flancs de la côte. Sans être trop près de la mer, nous la dominons effectivement. D'après l'orientation du chemin, ce sera bien ainsi jusqu'au bout. J'ai peu à peu appris à m'orienter au fil des mes sorties. Rien d'extraordinaire, juste comprendre ce que l'on observe et en tirer les déductions qui s'imposent. Je me limite bien entendu aux directions générales, de là à remplacer une boussole, je n'y suis pas encore et n'y serait certainement jamais. Pourtant, je m'égare de moins en moins du moment que je sais approximativement où je dois arriver. Sans en donner l'impression, nous sommes bien au-dessus de l'onde, même si elle donne l'impression d'être juste en bas. Avec la colline de l'autre côté, nous voilà au bord du gouffre. Et pourtant le sentier est là, comme un fil d'Ariane rassurant qu'il nous suffit de longer bien consciencieusement. Il ne s'élève même pas de trop. C'est reposant. Le soleil est toujours très présent mais l'air est plus doux que quelques jours auparavant, comme si le passage de la mi-août avait marqué un changement dans la saison. Nous sommes pour l'heure encore exposés, mais çà reste supportable.

D'ailleurs, le sous-bois ne tarde plus vraiment. Portés tranquillement sur la route toute en douceur, la transition s'instaure progressivement. A la fraîcheur ombragée des arbres, on aurait presque envie de s'arrêter se reposer tant les conditions semblent alors idéales. Ou de poursuivre inexorablement, les pas s'enchaînent avec une aisance presque indécente en l'absence de dénivelé majeur. On perd la vue sur la mer dans cette forêt, mais cette alternance de paysages est toujours intéressante pour rompre une possible monotonie visuelle. Pas vraiment de singularités notables là-bas, si bien que nous ne tardons pas à revenir sur les flancs à la végétation presque arasée de la colline.

Nous avons déjà bien trotté sans nous en rendre vraiment compte. Le port est très loin, et devant nous la promesse des côtes tourmentées du versant ouest. Le rivage plonge dans l'eau toujours aussi abruptement que sur la côte orientale du Cap, voire même plus encore, mais une myriade de criques se dessinent ici au gré des caprices des terres. C'est à la fois magnifique et terrible quand on est habitué à la douceur de la côte est où terre et mer finissent par fusionner tout doucement sur les rivages. Et cette impression de violence élémentaire dans l'agencement du paysage se voit rehaussée par notre relative altitude : en contre-plongée la cassure est encore accentuée et semble plus monumentale. Et qui plus est, les collines douces et toutes rotondes termine ce contraste des forces de la nature qui se déchirent pour le plaisir de nos sens.

A s'enfoncer toujours plus avant sans voir exactement vers où l'on se dirige, cette petite balade garde toujours sa petite part de mystère qui lui conserve son sel malgré son accessibilité. On nous promet une vue sur le sentier des douaniers. Soit. Mais la pointe du Cap semble tout de même loin, et sans trop s'élever, il est dur de s'imaginer voir le bout de l'île. Combien de petites collines se dressent encore devant nous ? Aurons-nous une côte plus abrupte en terme de dénivelé à escalader pour la fin ? Et ces bergeries qui ponctueront notre route, que donnent-elles vraiment ? Autant de petites question passagères qui viennent çà et là ponctuer les moments de silence dans notre course. Entre ciel, terre et mer, à la croisée des éléments, ce chemin tout bête nous pousse à ce genre de réflexion pas après pas.

Nous nous élevons toujours un peu plus, tout en douceur, mais désormais l'ascension effectuée est perceptible. Ce qui semble être la « criques des eaux bleues » est bien en dessous de nous. Les plus courageux pourraient songer à s'y rafraîchir, si l'effort ne les rebutent pas. Mais en tout cas, ce n'est pas notre but, donc nous avançons. Toujours un peu plus haut, en attendant de voir sommet franchit après sommet ce que la suite nous réserve. Toujours cette inconnue. Comme quoi un espace dégagé n'est pas forcément plus prévisible que ces chemins de forêt, prisonniers des arbres alentours qui vous bouche la vue. Encore un dernier effort à consentir, encore une crête qui sera franchie. La dernière ?

Devant nous désormais une sorte d'immense cuvette naturelle, avec en son sein quelques formation rocheuses énormes, mais qui ne mérite pas à mon sens le nom de colline. Et en leur sein les fameuses bergeries des Grotte a e Piane. Bergerie est un terme un peu réducteur : c'est toutes les installations nécessaires au pastoralisme qui ont ici été installées à même la roche. De quoi affiner les fromages et les conserver en plus des gîtes des bergers. Sans compter l'aire alentours où les bêtes pouvaient paître en toute liberté. Il nous faut les explorer comme il se doit. C'est cette âme d'enfant sur le retour qui me plaît quand je pars ainsi en quête de sites à voir. Comme si je cherchais en observant et en pénétrant les lieux à revivre ces scènes de vie du temps jadis. Gardien de la mémoire, c'est prétentieux et exagéré, mais c'est un peu la finalité. D'où l'intérêt de ces retranscriptions.

Nous grimpons, explorons, essayons de deviner l'utilité de chaque pièce construite à même la roche. Si bien qu'au sommet nous apercevons un autre roc aménagé un peu plus loin. Sans même y réfléchir, nous y allons. La monotonie du trajet est rompue, le joyau final est digne de notre intérêt. Et de là-bas le sentier des douaniers se devine. Il est loin et peu visible entre deux collines éloignées. Heureusement que nous avions été prévenus de sa visibilité, il aurait été difficile de le deviner autrement. Nous profitons également de l'occasion pour souffler un peu. Le soleil est un peu timide à se cacher derrière les nuages, mais il fait encore très chaud. Souffler quelques instants et se désaltérer est bien agréable de fait. D'autant qu'il ne nous reste plus qu'à rentrer désormais. C'est aussi une façon de temporiser cette échéance. A quoi bon faire les choses dans la précipitation, nous n'avons pas d'impératif de temps, nous pouvons nous octroyer ce luxe encore un peu.


Tout doucement nous rentrons. Le chemin est le même. C'est toujours un peu triste à mon sens. On sait que l'on ne verra pas de choses nouvelles. Au mieux profitera-t-on encore des merveilles croisées çà et là, et aura-t-on peut-être la chance d'en dénicher une petite nouvelle qui nous aurait échappé. En tout cas il n'y a alors plus qu'à se laisser bercer par cette route qui descend tout doucement au gré des flancs de ces collines qui nous ont accueilli l'espace d'une après-midi. Au loin le port de Centuri est ceint d'une mer de diamants qui resplendissent de mille feu au gré de l'astre du jour. On aura vu bien pire comme scène pour finir une balade...
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Les promenades du rêveur solitaire - De Campodonico au San Petrone, en août 2013


Je suis resté à la porte du Paradis tantôt cette année. Ou plutôt ne l'ai-je même pas réellement atteinte, le ciel se refusant ouvertement à moi ce jour-là. La muraille de brume impénétrable qui filtre son accès m'ayant explicitement enjoint de rebrousser chemin, sous peine d'une prise de risque bien trop importante pour une ascension effectuée seul. J'ai longtemps ruminé après cet échec. Toujours observé depuis ce jour en direction de cette montagne que je convoite dorénavant, toujours à scruter les nuages agglutinés là-bas. J'en ai même dépassé mon obsession pour le Monte Stellu. Surtout qu'à la différence de ce dernier, ma tentative ratée m'a laissé ce goût âpre des cendres de l'inachevé. J'avais fait la majeure partie du trajet, et malgré mon obstination le long de ce sentier escarpé, malgré les lueurs d'espoir du soleil qui filtrait parfois entre ces nuages drus, je n'avais pu atteindre le sommet à cause de ce mur blanc insondable.

Campodonico est relativement loin de chez moi : au-delà de Piedicroce, au cœur de la Castagniccia, il me faut une bonne heure de trajet pour ne serait-ce qu'envisager d'emprunter ce sentier. La déconvenue de naguère m'aura au moins appris que, autant pour les petits sentiers non loin de la côte je peux me permettre de jouer avec le temps et parier sur l'absence de pluie, autant avec l'intérieur, je dois respecter réellement cette règle d'or du randonneur, à savoir scruter la météo et ne pas surestimer mes capacités. D’autant que pour avoir subi la pluie battante sur le Mare a Mare Sud, je n'ai pas spécialement envie de réitérer cette froid expérience, particulièrement en étant seul. Tous ces paramètres intégrés, je dois patiemment attendre mon heure. Attendre un ciel d'une limpidité parfaite, trouver un créneau temporel assez large pour envisager la chose, et surtout retrouver la volonté de tenter l'expérience malgré la déconvenue. Je déteste plus que tout être mis en défaut, je donne toujours l'apparence de faire contre mauvaise fortune bon cœur pour sauver au mieux la face, et pourtant à l'intérieur je fulmine toujours. Je suis mauvais perdant si j'estime que la victoire m'était acquise, ce n'est plus à mon âge que çà changera. C'est donc peut-être ce dernier point qui sera le plus dur à envisager, l'idée même de subir un deuxième échec m'étant tout bonnement insoutenable.

Et pourtant on a enfin tous les ingrédients pour se lancer dans cette recette : l'été au début pluvieux semble nous accorder quelques jours où le vent a chassé les nuages loin de l'intérieur. Mieux encore, en l'approche de ce week-end, ces conditions semblent se maintenir. Et cerise sur ce délicieux gâteau promis, je suis enfin mentalement prêt à soulever les montagnes, pardon, à les gravir. Seul petit bémol, j'envisage l'ascension pour le début d'après-midi, à l'heure où le soleil me gratifiera de sa présence la plus chaude et la plus pesante. Je sais que le sentier grimpe beaucoup, çà me promet une bien belle suée, mais je prévois un stock d'eau conséquent pour tenir. Cette chaleur sera le dernier impondérable, mais je compte sur l'altitude pour la tempérer, et surtout sur l'arrivée de la relative fraîcheur des heures avancées de l'après-midi pour accompagner ma descente, à défaut d'avoir eu une montée aisée. Comme le guerrier qui s'avance dans l'arène pour livrer bataille, je me prépare et me mets en route pour le hameau. Je m'aperçois que je connaîtrais presque trop bien cette route, bien que ne l'ayant jamais fréquentée de trop. Elle a du me marquer lors de mon premier passage bredouille. J'espère revenir auréolé de gloire cette fois. C'est égoïste comme remarque mais c'est ce que je veux.

La traversée de Stazzona, puis de Piedicroce. Cette bifurcation presque invisible pour Campodonico si l'on n'y prête pas attention. Quelques dizaines de mètres d'altitude en moins à gravir. C'est toujours cela de pris quand on se fixe un sommet comme but. Et Dieu sait que la montagne de celui qui garde les portes du Paradis monte de façon assez sèche de par le petit hameau que je ne tarde pas à rejoindre. La fin de l'ascension me manque, mais son commencement est déjà bien marqué pour l'avoir déjà parcouru par le passé. Une fois garé je suis quelque peu tendu. C'est difficile de partir en sachant que, de par l'expérience passée, rien n'est acquis. L'échec et sa cicatrice indélébile sont toujours présents dans un coin de mon esprit. Et pourtant, je sais qu'aujourd'hui les nuages qui m'avaient interdit l'accès tantôt sont loin. Et pourtant c'est avec cette appréhension que je vais partir. Autre chose me fait peur aujourd'hui : c'est justement l'absence de nuages. Je m'explique. Nous sommes au mois d’août, en début d'après-midi, donc le soleil est encore au plus haut, et donc sa chaleur pèsera comme le plomb sur ce marcheur téméraire qui osera défier ces pentes. J'ai de quoi m'hydrater, un couvre-chef, et mes bâtons pour soutenir mes pas. Je ne peux pas faire mieux. C'est dorénavant au ciel de nous départager la montagne et moi.

Je me répète et radote comme un vieillard sénile, mais savoir que j'ai déjà été mis en défaut m'impose une vigilance accrue. Je m'avance vers le sentier comme le boxeur s’apprête à monter sur le ring. Les traits sont un peu tendus, le visage fermé, signe de concentration. Pourtant je ne peux qu'admirer d'ores et déjà la magnificence de l'environnement, cette fois rehaussé par l'éclat intense du soleil. Campodonico est directement sur les flancs abrupts de la montagne, ce qui fait que je suis cerné de vide. Et en face, d'autres monts. Et à côté. Et de toute part en fait. Je suis dans un écrin vert. Comme si le San Petrone devait être le joyau jalousement protégé cette nature. Mais cette fois-ci, ma prescience de la route future apaise quelque peu ma tension. Ceci est d'autant plus facile que je débute par la traversé ce ces petits bois qui me protègent de l'ardeur des heures chaudes. C'est toujours aussi enchanteur, voir encore un peu plus avec le jeu d'ombres et de lumières tout autour. Les deux se mêlent et s'enchevêtrent au gré des endroits, les variations menées tambour battant par le léger souffle du vent ondulent gracieusement. Les minutes s'égrènent. Cette phase du trajet m'en semble presque trop rapide, la faute à l'habitude peut-être, en plus ce songe éveillé d'un beau jour d'été...

C'était le round d'observation. Juste un échauffement. Désormais je suis à découvert, et ne tarde pas à atteindre la bifurcation pour la Bocca ai Prati, le premier circuit que j'ai mené depuis le hameau, celui qui m'a fait découvrir cet accès au San Petrone, alors que le col de Prato est le plus documenté. Mon mentor m'a dit que ce chemin que j'emprunte actuellement est le plus beau, même si l'autre est plus aisé. Pourtant, par Prato, on ne fait que traverser la forêt me dit-on. Je conçois alors aisément que ces vallées interminablement profondes soient un panorama ô combien plus enviable. Pourtant je suis exposé. Un peu trop. Je dois multiplier les haltes pour me désaltérer. Je suis trempé par l'effort, mouiller le maillot prendrait ici tout son sens comme expression descriptive. Je guette avidement le moindre arbre solitaire sur le bord de la route qui pourra me donner son ombre l'espace de ces courtes pauses. Je ne traîne pas pour autant. Je ne sais pas trop si c'est l'envie de triompher du San Petrone pour masquer ma première débâcle, ou bien si c'est plus humblement celle de pouvoir rentrer me rafraîchir, mais je continue malgré le soleil de plomb qui pèse de tout son poids sur chaque pas qui me hisse un peu plus vers le but. Sur cette montée pour la ligne de crête, je reste en territoire connu, donc je peux me permettre de m'obnubiler seulement sur le précieux sésame à atteindre plutôt qu'à scruter le marquage.

Et les efforts paie pour l'heure : j’atteins les abords de la crête. Elle est assez singulière à observer, presque nue avec son herbe rase tout juste percée par ci par là de quelques arbustes buissonnants rares, alors que les montagnes alentours sont couvertes de hauts arbres d'un vert profondément sombre. Le ciel presque saphir tant l'atmosphère est dégagée aujourd'hui tranche avec l'émeraude claire de cette fin de montée. L'écrin des portes du Paradis se devait au moins d'être aussi richement modelé. Pourtant, à l'ombre du petit cours d'eau qui coule timidement sous les arbres où je me rafraîchi encore un peu et me repose pour finir ma course, je suis perplexe. La première fois je n'avais pu poursuivre vers le sommet, principalement à cause des nuages trop bas et denses, mais aussi car je n'avais plus de marquage satisfaisant pour m'y mener. En effet, les dernières marques que j'avais alors suivi menait à l'opposé de San Petrone, certainement vers la Bocca ai Prati. Je balaie donc du regard cette dernière muraille verte qui me sépare du sommet, à la recherche des précieuses balises indicatrices. Je n'en voit désespérément pas. Que faire ? Nouvel échec, retour bredouille, nouvelle honte ? Non, impensable. Aujourd'hui je termine. Aujourd'hui le toit de la Castagniccia est mien, dussé-je m'opposer au Ciel et aux Enfers pour y arriver. J'ai la direction générale en tête, je me lance à travers l'herbe rase, peut-être qu'au sommet de la crête en face j'y verrai plus clair.

L'air de rien, les flancs aux formes douces données par ces plantes basses grimpent dramatiquement. La douceur n'est même qu'une illusion donnée par la distance : bien que jamais vraiment bloqué, je dois souvent contourner des chaos rocheux pour grimper encore. Lors de la grimpe, je continue ma quête du marquage. Sans succès. Le doute m'assaille. Et pourtant je suis bien dans la bonne direction. On verra au sommet où est la pointe à gravir. Sans trop me tromper, je pense pouvoir certifier que j'ai encore gravi une bonne centaine de mètres de dénivelé pour arriver à mon but temporaire. Je suis trempé de sueur, chauffé par le soleil, mes cuisses sont dures comme le roc. L'effort fut finalement important. Mais je vois plus clair. Je me suis un peu trompé dans mes prévisions, mais simplement sur la distance. Je vois le pic sommital, sauf que je ne l'ai pas encore contourné. Je dois me déporter un peu plus à l'ouest, et là je rejoindrais le sentier je pense. Seul bémol : cette étape finale semble être forestière. Je crains de ne pas trouver aisément les marques dans un milieu à visibilité restreinte. Je décide alors de longer plutôt la lisière des bois, et logiquement je retomberai sur la route bientôt. Quitte à perdre quelques minutes, jouons la carte de la sécurité pour assurer la visite.

De là je commence à comprendre que j'aurais du monter sur l'autre versant le la crête si j'avais voulu suivre la route balisée. Je me dis que j'irai là-bas au retour, tous les chemins sont bons du moment que l'endroit atteint est celui que l'on veut. Quitte à inventer sa voie, autant qu'elle soit logique, donc concentrons nous sur la direction. Je suis de nature plutôt défaitiste en fait : je me vois malgré tout égaré, contraint de rebrousser chemin pour retomber sur le bon après une longue recherche. Ceci me coûtera du temps et de l'énergie, je trouverai finalement la bonne route, mais il sera dramatiquement tard, je devrai choisir entre terminer l'ascension ou rentrer pour éviter la nuit, et ma nature prudente malgré tout me forcera à abandonner de nouveau si près du but... Ces pensées absurdes m'assaillent tandis que je suis toujours en train de cherche la jonction avec le sentier balisé. C'est l'effet pervers de ces promenades solitaires, l'esprit libre ne va pas forcément toujours dans le sens de la contemplation béate. Il lui arrive de suivre au contraire des méandres tortueux et inquiétants avant de se raviser. La paix de l'âme se mérite semble-t-il, mais elle vaut largement le labeur à y consacrer.

Dans cette forêt de hêtres élancés, la clarté ambiante souligne les énormes blocs rocheux qui émerge parfois du sol, annonçant l'arrivée toute proche de la cime. Leur gris pâlot se font dans celui des écorces, la fusion est presque parfaite. Le feuillage clair au dessus annonce une douceur toute proche. Le Paradis s'approche après avoir traversé cette canicule infernale qui a éprouvé ma foi. L'heure avance, l'air doucit un peu, et une brise légère commence à calmer la morsure du soleil. Le ton de la promenade change : à défaut d'être vraiment moins physique malgré le fait d'être pour l'heure sur la ligne de crête, la montagne semble cette fois m'accepter. Le message est passé, cette fois j'ai le droit de prétendre à l'accession ultime vers le Ciel. J'en suis apaisé en fait. Je sais que j'ai encore pas mal à gravir avant la fin, mais je sais au moins que je finirai cette fois. Et pour couronner le tout, je suis désormais sur le sentier que je cherchais. Nul doute permis, la route est large, et bientôt j'aperçois de nouveau les marques oranges sur les troncs. Allons-y donc gaiement, et voyons donc quelle est cette épreuve finale d'escalade que les écrits décrivent...

Je suis alors détendu, le sentier est plat, je suis à l'ombre des arbres et seul le bruissement du vent dans les feuilles vient troubler cette quiétude. Je suis un peu trop détendu je crois. La route se remet vite à grimper, que dis-je, à s'envoler littéralement. Je pensais que ma première ascension depuis Campodonico était conséquente, celle que je dois faire dorénavant ressemblerait presque à de la varappe. Parfois je suis obligé de m'aider de mes bras pour me hisser. Je suis plutôt court sur pattes, mais il n'est pas humainement possible de simplement marcher sur ce type de chemin. Paradoxalement, malgré la fatigue que cette nouvelle épreuve me procure, je suis content : la Paradis se gagne dit-on, on ne pourra pas dire de moi que j'aurais démérité pour y arriver. Je suis à bout de souffle, je suis à bout de force. Mes jambes, mes bras, mon corps entier est mis à mal. Je sais que je terminerai, j'ai été dans des états plus lamentables en balade, à trop présumer de mes forces. Mais l'effort brutal demandé est toujours surprenant, le temps de retrouver un nouveau souffle pour poursuivre.

La forêt perd peu à peu de sa densité. L'azur se devine de plus en plus facilement. La terre cède place à la roche brute. La fin est proche. Je n'ai pas voulu diminuer le rythme, je suis sur mes réserves. Çà se jouera au finish entre la montagne et moi, à celui qui tiendra le plus, le temps que ce soit l'autre qui cède. L'attitude est loin de l'humilité repentante qui devrait être d'usage au porte du royaume des cieux. J'en prends conscience, et m'accorde de fait un répit de quelques secondes pour bien observer par où je dois poursuivre. Ne semblent plus rester que quelques rocs avant la fin. Sans aller jusqu'à me proclamer alpiniste, dorénavant ce n'est plus vraiment de la marche que je devrais faire. Je termine donc plus calmement, bloc après bloc, toujours un peu plus haut. Seules quelques touffes isolées d’hellébore semble subsister hormis de rares petits îlots d'herbe verte et rase. Derrière moi toutes les cimes de l'intérieur, comme une muraille infinie et infranchissable face à des contrées inconnues. Tout autour le vide se découvre et devient omniprésent. Du dessous, le sommet ressemble presque à un plateau, mais quand on est dessus, il devient un pic aigu et tourmenté. Plus que quelques mètres, plus que quelques pas à faire. Plus que quelques poussées à ordonner à mes cuisses proches de la tétanie.

J'arrive enfin au bord. Le sommet s'avère être derrière moi. Je me retourne et aperçois une croix plantée dans des rochers déchiquetés qui émergent de rien. Pas de petit chemin pour y aller. Je serais bien parti pour un peu d'escalade par dessus ces pierres aériennes, mais ma témérité a ses limites. Et dans une certaine mesure, c'est plus beau de se tenir à distance de la croix plutôt qu'à ses environs directs. Je commence à observer le panorama. A mes pieds les restes d'une table d'orientation. Et non loin une autre, avec une deuxième croix. Les anciens pèlerins auraient-ils pensé aux promeneurs futurs qui ne voudraient pas jouer leur sécurité à se suspendre dans le vide ? Je m'en approche. Il s'avère que c'est ici que se trouve la petite statue taillée dans la roche de Saint Pierre. J'aurais cru qu'elle serait à la croix inaccessible, j'ai de la chance finalement. Elle n'est haute du tout. Mais qu'importe, elle atteste de ma visite aux portes du Ciel. Elle est le moyen d'adresser ses salutations respectueuses à celui qui garde les clés du royaume éternel. La métaphore du Paradis prend tout son sens : le San Petrone à son sommet semble être à la croisée de tous les mondes : le ciel infini dessus, la terre vivante de verdure en dessous ; les hauts territoires montagnard à l'ouest et la plaine à l'est ; la spiritualité de l'ascension solitaire et l'effort physique nécessaire. Au-delà de la simple obsession pour un endroit à visiter, le sommet acquiert enfin toute sa symbolique. Un accomplissement personnel, un besoin de réitérer les balades solitaires, après une série d'excursions accompagné. Je retrouve mes sensations du sommet du Monte Stellu, mais encore exacerbées. Peut-être est-ce du au fait que je me suis affûté comme marcheur, que je dépasse la simple quête de l'exploit physique quand je pars dorénavant.

La vue panoramique est incroyable. La table d'orientation m'indique des crêtes connues : Le Monte Astu que je compte aussi explorer bientôt, le Monte Stellu, toujours lui, plus loin vers le cap, ce qui signe bien que l'atmosphère est d'une limpidité incroyable, le San Anghjulu en contrebas. Il doit certainement y avoir aussi le Mont Olmelli que j'ai visité peu de temps avant, mais j'aurais plus de mal à l'individualiser. Sans compter les hauts sommets de l'intérieur qui me sont toujours inconnus. Tout vient à point à qui sait attendre, pas de précipitation. Je fais plusieurs fois le tour et observe les environs tant ce que je vois est magnifique. Les détails sont nombreux, et rien qu'essayer de tous les saisir justifie ces nombreux tours sur moi-même. Et qui plus est, je n'ai pas envie de redescendre de suite. Je suis bien en haut. Ceci confirme bien mon affection particulière pour les sommets. J'aime toujours à y passer un peu de temps. Ou plutôt à y figer le temps qui passe. Loin de tout, ceci s'avère apparemment aisé. Et tellement délectable. Ce silence. Cette état contemplatif des sens saturés par les stimuli de la nature préservée. J'aimerai fixer à jamais cet instant, mais j'ai conscience que je dois accepter de quitter ce paradis terrestre. A trop abuser des choses, on finit par les gâcher. La raison l'emporte. Je me décide à redescendre. A contre cœur.

Si la montée a été rude, la descente l'est d'autant plus qu'il faut éviter de glisser et de dévaler les pentes, rapidement certes, mais dans quel état au final. Les bâtons de marche prennent alors toute leur utilité. Je deviens un quadrupède pour me stabiliser comme il se doit. Je me ferais presque penser à un insecte aussi, à envoyer ainsi mes nouveau membres de métal se fixer transitoirement dans le sol pour me servir d'appui. Je retrouve ainsi une certaine aisance. Même encore plus qu'au début, où je devais me hisser à la force de mes bras. Dorénavant, c'est plus proche de la danse d'une certaine façon : je pivote, virevolte et me réceptionne. De coup de bâton en coup de bâton, mon ballet forestier m'emporte légèrement. L'allégresse d'avoir ainsi pu accéder aux merveilles du faîte de la région doit participer à ce mouvement. En tout cas, malgré la nécessaire attention pour éviter les chutes et autres glissades impromptues, la descente est belle et bien amorcée.

J'atteins bientôt l'orée des bois. Je pourrais encore couper à travers champs pour rejoindre le reste du sentier, mais cette fois je veux suivre l'accès conventionnel. Ne serait-ce que par curiosité. Bientôt me voilà donc au croisement où l'on peu choisir de rentrer à Campodonico, ou bien aller au col de Prato en retournant au cœur de la forêt. Le soleil brille encore, mais la température est plus douce. Le pari est remporté, plus besoin de dresser des obstacles pour éprouver ma détermination. Le challenger a triomphé de l'adversité, pas besoin d'être mauvais perdant. Si tant est que l'on puisse considérer cela comme une victoire : si c'en est bien une, c'est sur moi-même en fait. Ne pas céder à la paresse qui vous incite à rebrousser chemin à chaque épreuve ; ne pas se laisser aller à l'orgueil qui vous fera immanquablement vous fourvoyer à trop présumer de vos forces ; ne pas écouter l'instinct de luxure et de gourmandise qui en enivrant vos sens vous laissent succomber aux chant des sirènes de prolonger indéfiniment la route pour toujours en avoir plus ; au contraire, ne pas être avare dans l'effort, ne pas vouloir de trop économiser de la route et ainsi perdre de ces visions qui vous resteront à jamais ; surmonter la colère des maigres déconvenues qui peuvent se présenter pour toujours avancer ; enfin, faire fi de l'envie, qui a trop vouloir plagier ce qu'autrui fait enlève cette spontanéité qui rend le circuit unique et personnel. J'avais échoué dans ces épreuves pour le Monte Stellu. J'ai appris de mes erreurs et je pense pouvoir dire que je les ai surmonter en arrivant à me tempérer en ce jour. A vouloir forcer de trop les choses, j'ai reçu un nouvel avertissement avec la nuée qui m'a signifié allégoriquement mon nouvel aveuglement. Là j'ai enfin compris. Je me sens mieux. Presque grandi par l'épreuve. Mais surtout je respecte encore plus cette montagne que j'ai si longtemps convoité.


C'est sur ces bonnes paroles que j'arrêterai ce nouveau récit. A quoi bon continuer encore des pages et des pages pour vous décrire la quiétude de ce doux retour au milieu des cette luminosité calme du début de soirée, de cette chaleur désormais supportable, tempérée par cette bise légère, avec ces parfums de maquis qui vous enveloppent ? Je n'aurais que l'impression de me répéter comme à chaque fois, tout en gâchant la beauté de le description qui a précédé. Merci ma belle d'avoir accepté mon invitation cette fois...
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Le Mare a Mare Sud en juillet 2013 - Troisième jour : Descente de l'Opsedale et arrivée à Porto-Vecchio


Dernière étape du périple...

Ce n'est pas fini. Le temps nous a gratifié de son humeur changeante, et là c'est à nous de le plagier. On s'était pourtant bien fixé le but de terminer tranquillement. On s'était même levé plus tard pour çà, et pris pas mal de repos tout le long du trajet. Et là, alors que l'on n'aurait plus qu'à poser nos affaires et profiter de la fin de la journée, pas envie... Peut-être est-ce cette grisaille environnante qui nous incite à ne pas nous attarder en un lieu où l'on va quelque peu s'ennuyer à attendre que la journée se termine. On n'a pas envie. Et puis on n'est pas encore vraiment fatigués. Certes, mes pieds déjà entamés sont parfois un peu douloureux, mais finalement, à force de marteler la rocaille pas après pas, la douleur a su se faire oublier. Elle serait même plus présente à l'arrêt d'ailleurs. Raison de plus de ne pas s'arrêter en si bon chemin. C'est amusant de noter que nous n'avons pas eu à argumenter pour que nous nous décidions à terminer aujourd'hui. Comme si tacitement on l'avait déjà prévu, comme si l'on savait que ce ne serait pas nécessaire de convaincre l'autre, la cause étant acquise d'office. Nous n'avons plus qu'à descendre. C'est toujours plus rapide que grimper, à défaut d'être plus simple, c'est l'ultime argument qu'il nous fallait. On termine notre boisson et on part sans se retourner.

Je ne suis pas le seul à avoir des « madeleines de Proust » quand je promène : mon camarade a une réminiscence concernant ce parking d'où rayonnent les chemin de randonnées. Il reconnaît y être déjà venu dans sa prime jeunesse. C'est vague dans ses souvenirs apparemment, mais il n'en doute pas. Je n'aime pas me transposer dans le ressenti d'autrui, mais j'imagine bien cette nostalgie douceâtre qui doit l'habiter à cet instant. Il n'est pas tellement plus loquace à ce sujet, je n'ai pas à le cuisiner de toute manière, chacun son jardin secret. D'autant qu'il est temps de repartir si l'on veut arriver à Porto-Vecchio avant la nuit.

La marge de manœuvre est serrée en fait : il est plus de trois heures de l'après-midi, le sentier durera encore environ cinq heures, et encore, il nous restera encore une bonne heure pour arriver au centre-ville en dehors de tout balisage. C'est rageant de s'apercevoir que ce « Mare a Mare » ni ne commence ni ne finit officiellement à la mer. Nous avons comblé ces étapes manquantes, au prix de distance supplémentaire parcourues, nous avons improvisé pour cela. Non pas que çà ait été d'une difficulté insurmontable, mais çà laisse un goût d'inachevé qu'il a bien fallu faire partir. On est pas encore en bas que je me remémore les lieux traversés, aidé par nos conversations qui s'axent vers cette échéance qui semble désormais tout proche. On n'aura marché que trois jour, sauf impondérable de vraiment dernière minute, et pourtant on aura traversé la Corse d'ouest en est. On a franchit ses montagnes et vallées, traversé ses rivières, rejoins ses petits villages. On aura même subit un temps à ne pas mettre un chat dehors, qui a lui seul aurait justifié d'interrompre la route le temps que çà se stabilise. Toutes ces épreuves et récompenses s'enchevêtre déjà alors qu'on est encore très haut.

Il nous reste la forêt de l'Ospedale a traverser. Elle est magnifique. Il y a quelque chose qui change vis à vis des autres bois visités. C'est indéfinissable, intangible, et pourtant l'impression n'est pas la même. Peut-être la fréquentation, bien supérieure en cette étape initiale de bien des parcours. Peut-être autre chose. Je ne saurais définitivement pas l'exprimer. C'est différent, c'est tout. Nous gambadons presque dans cette descente inexorable pour le véritable repos promis après tous ces efforts. Le temps semble se stabiliser de nouveau et s'éclaircir presque. On s'approche de la côte et l'après-midi est avancée, c'est une évidence que nous finirons avec le soleil. Nous voilà bientôt au village de l'Ospedale. C'est stupide mais, voir encore un hameau me conforte dans le sentiment de fin toute proche. Peut-être qu'un peu de lassitude transparaît finalement. Je suis content d'avoir fait tout cela, surtout aussi vite, pourtant, mon corps semble vouloir commencer à attirer mon attention sur le fait qu'il a été bien malmené. C'est un peu comme quand les enfants agrippent leur parents pour capter leur regard sur les problèmes qu'il éprouvent, et où ils demandent leur aide. La douleur n'est pas franche mais insidieuse. C'est surtout ces maudites ampoules au niveau de la plante de mes pieds qui se réveillent. La descente et ses chocs à répétition n'aident pas vraiment. Mais c'est supportable. Après tout, j'ai subi bien pire ces jours-ci, et s'apitoyer n'a jamais aidé en rien.

Le village et sa route qui le traverse en lacets nombreux sont bien rapidement de l'histoire ancienne. Nous voilà de nouveau en forêt, cernés de pins hauts. On s'occupe comme on peut pour que le temps passe plus rapidement : on observe les alentours, on note tout ce qui semble singulier. Des amas denses de branches nous interpellent. Ils sont en hauteur, donc difficilement observables en détails, mais on a l'impression qu'ils forment comme des tumeurs au milieu du reste du branchage élancé des arbres. Serait-ce une sorte de nid complètement artificiel ? Une maladie ? Une autre plante parasite. Toutes les hypothèses sont alors permises dans le sens où nous ne pouvons mener des investigations plus poussées. Au moins aura-t-on oublié la route l'espace de quelques instants.

Il nous arrive aussi de faire des petites pauses, comme à l'accoutumée aujourd'hui. Ce second souffle qui nous a poussé à descendre en lieu et place de la halte au gîte jusqu'au lendemain semble nous faire parfois défaut. Un peu d'eau, un peu de répit à l'ombre de la forêt alors que le ciel est désormais bleu et que le soleil rayonne. On en regretterait presque cette grisaille qui tempérait ses ardeurs. A moins que çà n'ait été l'altitude qui rafraîchissait l'atmosphère. A mesure que l'on descend, la plaine se rapproche, et avec elle le climat classique de temps excessivement chaud du mois de juillet. Cette chaleur risque bien d'être la pire épreuve en fait. Mais nous la surmonterons, je demeure galvanisé dans l'assurance que nous allons ce soir pouvoir goûter au repos, tout auréolés de la gloire d'avoir achevé notre périple d'ouest en est.

La forêt perd peu à peu en densité. On aboutit à une sorte de petit plateau qui surplombe la côte. C'est magnifique. Porto-Vecchio est alors à portée pourrait-on croire, mais la contrepartie est qu'il nous est alors révélé qu'il nous reste une longue marche pour finir notre descente, traverser la plaine et rejoindre le centre-ville. Une nouvelle étape vers la délivrance est atteinte, mais à cet instant, c'est plutôt les prémices de l'exaspération qui transparaissent que de la satisfaction. Je n'ai pas envie pour autant de commencer à pester. Quel intérêt à verbaliser la lassitude ? Est-ce la faute de mon camarade si la route est encore longue ? Pourquoi l'embêter en l'impliquant ainsi dans mes problème de fatigue ? Lui semble encore en bonne forme. Peut-être n'est-ce qu'une apparence, qu'il souffre au moins autant que moi, mais même dans ce cas, à quoi bon vomir sa bile ? Nous n'irons pas plus vite pour autant, et la mauvaise humeur risquerait de rendre nos dernières heures sur le Mare a Mare particulièrement infectes si nos mots et nos maux venaient à s'embrouiller. Tâchons de rester positifs : le panorama est très beau, on a du soleil, le chant des grillons, et la pente est plus douce. Tout n'est donc bien qu'une question de point de vue, les problèmes et les solutions ne sont que question de point de vue.

Cette descente doucette est longue. Elle nous permet de récupérer en terme d'effort à fournir, mais elle n'en demeure pas moins extrêmement rocailleuse et accidentée. Alors que nous étions tranquillement en train de palabrer au sujet de tout et de rien, mais surtout de rien pour tenter de masquer l'infinité du trajet, mon pied heurte latéralement un de ces fichu caillou qui constituent notre chemin, ce qui m'arrache un cri plus proche d'un hurlement bestial de douleur que d'une quelconque onomatopée humaine. Ne me manquait que cela pour parfaire les sensations d'aiguilles à chaque pas sur ma voûte plantaire entamée. Je ne m'arrête pas pour autant, je crois pouvoir alors affirmer que j'en suis au stade où je ne ressens plus la douleur pour la simple et bonne raison que mes nerfs sont saturés. Le signal douloureux presque continu depuis trois jour a fini par se faire oublier, un peu comme ces bruits que l'on finit par ne plus entendre quand ils sont trop permanents, ou cette adaptation à la luminosité que les yeux éprouvent en pleine clarté.

Cet incident digéré, reste tout de même le positif de notre situation : nous sommes sur la fin de l'épopée, il fait beau et plus tellement chaud en cette heure de fin d'après-midi, du moins est-ce supportable, le paysage est magnifique dans le sens où nous quittons enfin la forêt, la route ne grimpera plus. Bordés de maquis bas et odorant où le myrte se mêle aux autres aromates, il serait criminel de se limiter à de futiles tracas qui en éluderaient tout le charme sauvage. Cette plaine face à nous semble interminable finalement, mais qu'importe. Le plus dur est derrière nous. Appelons ces dernières heures de marche qu'il nous reste une promenade, où bientôt les terrains agricoles apparaîtrons, puis les maisons, d'abord rares, puis de plus en plus nombreuses, pour devenir finalement immeubles. La vie urbaine délaissée trois jours durant nous revient progressivement, comme pour nous réhabituer à son tumulte, nous qui avons goûté à la paix des espaces sauvages. Le sentier caillouteux devient piste de terre. La piste de terre devient route goudronnée. C'était inexorable. Çà faisait partie du contrat : traverser l'île de part en part, quitter la côte peuplée pour un intérieur plus confidentiel, puis revenir à l'animation de Porto-Vecchio en été. Métaphoriquement on retrouverait presque avec notre aventure les images religieuses de la mort, suivi du repos puis de la renaissance. Quelque chose a-t-il changé pour autant ? C'est trop frais pour le dire. Il n'y a rien d'exceptionnel au final dans ce que nous avons accompli. Au mieux peut-on reconnaître notre conviction inébranlable dans nos objectifs fixée, dans le sens où nous nous sommes toujours tenus à ce que nous nous étions fixé quel que soit ce que l'environnement nous avait réservé.


Mais là, comme d'habitude pour moi, on digresse. L'heure a tourné, la fin de la route est là. De la mer à la mer, ainsi avait-on défini notre voyage. Je suis déconfit, je dois le concéder, pourtant je suis content. Ce n'est pas du masochisme, c'est juste que la balance penche définitivement en la faveur de la traversée accomplie. Se mêlent la satisfaction de la durée bien tranchée, du repos désormais acquis, de tous ces lieux traversés, de tous ces moments sympathiques partagés. Il est temps de partir : le début et la fin auront été marqué par l'aube et le crépuscule sur Porto-Vecchio.
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