Les promenades du rêveur solitaire - Le tour des aiguilles de Bavella en mai 2015




Parler. Ou en l'occurrence ici, écrire. C'est à la fois si simple et si difficile quand on n'a rien à exprimer digne d'intérêt. Largement plus d'un an depuis le dernier récit, et pourtant je n'ai pas cessé pour autant mes marches. Voire même, je les ai multipliées en rejoignant un groupe de randonneurs. Le hic est que, de fait, je ne suis plus seul à ces moments. Lapalisse lui-même n'aurait pas osé cette constatation désarmante d'évidence. Je n'ai jamais eu envie d'exposer d'autre point de vue que le mien dans mes chroniques. Égoïsme ? Non. Simplement le fait que je n'assume que mon expérience propre des situations, et que je ne veux pas prétendre coucher dans ces lignes l'interprétation d'un ressenti autre, au risque de le biaiser par l'adjonction de ma propre compréhension du contexte par dessus.

J'aime me promener en groupe. Me dédouaner de la pression d'être entièrement responsable du trajet à suivre, des temps de pause. En somme, je me laisse vivre à ces moments. D'ailleurs, nous avons beau discuter longuement en cours de trajet avec les autres participants, je finis toujours dans ce même monde intérieur. Toujours eu cette capacité à me couper du reste du monde quand bien même je suis en son milieu. C'était plus simple en étant effectivement seul sur le sentiers, même si ceci garantissait au moins une vigilance nécessaire à chaque instant. Là ce n'est plus réellement utile. Suis bêtement le chemin de ton prédécesseur et tout ira bien, à priori. J'ai beau profiter de leurs expériences de marches, m'inspirer de leurs idées, échanger avec eux, je n'en reste pas moins cet animal farouche et solitaire qui n'aspire qu'à l'arpentage tranquille de routes reculées.

J'ai eu mes lubies des trois monts par la passé, ces obnubilations maladives qui m'avaient en leur temps poussé à forcer leurs explorations. Et le Monte Astu une fois à Lama semblait bien avoir marqué le début du générique de fin de cette série d'escapades esseulées. Je le répète : non pas que la motivation pour la randonnée manquait, simplement l'objectif d'alors avait été atteint. N'est de pire guerrier que celui dont la guerre s'est achevée, quelle qu'en soit l'issue d'ailleurs. A défaut de son utilité même au sein du monde, que lui reste-t-il ? Il peut semble bien prétentieux de laisser sur ce piédestal trois petites montagnes dont on fait le tour relativement rapidement avec le recul. Pourtant c'est cet état d'esprit quelque peu désabusé qui est à l'origine de mon long mutisme.

Mais alors, pourquoi aujourd'hui recommencer ces tirades ? Tout simplement car une motivation comparable aux Trois a point : visiter les aiguilles de Bavella. Encore un de ces rêve bas de gamme, somme toute facilement réalisable à y penser. Peut-être. Mais la fascination est de retour. L'acharnement à établir l'itinéraire, à collecter les renseignements sur la durée prévue, le dénivelé, les points d'attention lors de la marche... c'est enfin revenu ! Et surtout, comme pour les Trois, cette attente languissante pour pouvoir prétendre accomplir l'exploit voulu. Bavella n'est pas tout proche. Près de trois heures de route pour y accéder. Autre point accentuant le désir, car il va falloir faire un choix crucial : partir tôt ou bien passer une nuit là-bas. Nouvelle expérience en somme, là où je partais en expédition éclair sur un coup de tête corroboré par la météo.

Je pousse le vice : je pars un samedi après-midi juste après avoir terminé mon office. Compte-tenu de l'heure et du temps de trajet nécessaire, je pense pouvoir profiter du milieu d'après-midi pour effectuer un petit aller-retour vers une autre curiosité géologique locale, le Trou de la Bombe. C'est certes une énième arche naturelle, mais c'est surtout une bonne mise en jambe. Et çà me permettra de rester alerte pour le lendemain. La boucle est plutôt longue en effet, à suivre le GR et sa variante alpine, mais j'ai l'intime conviction que je ne serai pas déçu par ce qui s'offrira à moi, comme au bon vieux temps pas si lointain de mes autres fantasmes... Le propos n'étant pas d'aller réellement plus loin avec ce Trou ou bien la logistique de l'épopée, gardons simplement en tête que cette balade fût brève, et la nuit reposante. J'avais d'ailleurs bien besoin de ce repos pour attaquer le lendemain avec la fraîcheur du matin à peine installé.

Il est sept heures. Le petit déjeuner est pris, les réserves d'eau bien rangé dans mon sempiternel bardas. J'admire ce calme merveilleux qui tranche nettement avec la vision de la veille de ce parking bondé de cars de touristes. Je l'ai envisagé comme un circuit égoïste, je veux bien partager avec quelque randonneur çà ou là, mais point trop n'en faut... Je m'élance sur le sentier du GR qui plonge à l'ombre des pins sous un air pour le moins vivifiant. Ce n'est pas inquiétant, je sais pertinemment que l'effort me réchauffera bien assez tôt, et certainement de trop en ces prémices de la belle saison qui me gratifie déjà d'un ciel azuréen. Pas le temps de s'inquiéter de cette descente qu'il va bien falloir regrimper au retour que l'ascension des flancs des aiguilles débute. Les muscles ankylosés du matin réveillent sous la contrainte de l'effort. Ce début est vite raide dès lors que je bifurque vers la variante alpine. Ce qui est fait n'est plus à faire, je me ragaillardis comme je peux. Je suis pressé d'atteindre ce col étroit pour deux raisons : quitter cette ombre froide où j'évolue alors que je vois les rayons du matin illuminer tout autour, et surtout voir le soleil et avoir les aiguilles en face de moi. Après tout, n'est-ce pas pour cela que je suis là ?

C'est bientôt fait. Le versant lumineux est là, avec les sept têtes qui se détachent plus ou moins. La montée rapide m'aura déjà presque mis de niveau, et il est toujours bien plus impressionnant d'observer un sommet du pied de la montagne. Pourtant, c'est déjà magnifique : ce jeune soleil tout en douceur dans sa lumière chaude, qui projette des ombres pas encore écrasées sous son poids harassant de la mi-journée. Et cette vue désormais ouverte sur la plaine et la mer au loin en bas. C'est cette dualité entre les sommets et le littoral  que j'apprécie sûrement le plus quand je me fixe pour but de grimper sur un sommet quelconque. Beaucoup d'autres endroits peuvent-ils se vanter de pouvoir ainsi mêler littéralement à vol d'oiseau mer et montagne ? Il est temps de poursuivre cependant, pas de regret à avoir pour autant, la scène me suivra encore quelques temps vu que je longe ce flanc-ci.

Cette route d'ailleurs porte ma Némésis du jour : le passage à la chaîne. On le saura, le vertige est l'une de mes bêtes noires. Autant dire qu'une fois devant ladite chaîne à descendre, l'hésitation de rigueur fût de la partie. Hors de question de rebrousser chemin, çà va de soit. Une bonne bouffée d'air frais et l'on agrippe aux maillons pour descendre en étant à peu près assuré. La roche est tout de même très raide à ma grande surprise, je pense alors qu'il n'est pas très prudent de laisser cet accès au grand public, mais j'avance. Étonnamment bien. Je touche au but, ne reste qu'à sauter d'un peu plus d'un mètre et je serai de nouveau sur la terre ferme, élément que je maîtrise mieux. Et c'est alors que la maladresse caractéristique dont je suis affublé entre en jeu : rien de terrible, mais sur ce saut je me cogne, ou plutôt, heureusement pour moi, je râpe mon coude droit sur la roche. Rien de terrible, j'ai déjà connu pire et, qui plus est, je suis coutumier des cicatrices de guerre en promenade. Le plus dur est passé, progressons donc vers les pointes.

Elles ne tardent pas d'ailleurs, au détours d'une ascension de plus en plus douce alors. On les distingue nettement tout de même, elles méritent bien leur sobriquet d'aiguilles finalement, vu que même à leur base elles sortent du gros de la montagne. Le vent souffle sur cette crête, il n'est pas tard, j'ai grimpé comme une fusée semble-t-il. Je poursuis en direction du col qui marquera pour moi le début de le redescente par le GR. L'aiguille correspondante impressionne par le fait que, là ou ses sœurs se détachaient doucement, elle elle émerge presque à pic. Cet aplomb immense en face, et cet à-pic vertigineux sur son autre face justifient à eux-seuls qu'on les nomme également des tours. Mais trêve de contemplation, le descente s'amorce.

Paradoxalement, c'est le moment que je redoute le plus dans cette boucle, car je sais qu'il me faudra passer sous mon point de départ, et donc au final grimper de nouveau. C'est bassement terre à terre, mais il reste définitivement plus plaisant d'arriver tout doucement au but en ne s'épuisant pas à fournir les derniers efforts dont on est capable après des heures de marche. Mais je n'est suis pas là, à vol d'oiseau, mon trajet ne représente pas le tiers de ce qui me reste à faire. J'ai entendu dire que le retour par le GR20 n'était pas des plus plaisant du fait de son caractère encaissé dans une vallée forestière, mais je veux y voir une chance de ne pas souffrir de trop de la chaleur quand midi s'approchera. Pour l'heure, la descente à flanc de montagne est déjà interminable au gré des zigzags du sentier. La montée était raide, la descente vers la vallée s'annonce du même acabit. Je pense avoir mis presque autant de temps à rallier la forêt au fond que j'ai ai mis pour atteindre la première aiguille. Mais pas lieux de se tourmenter outre-mesure, j'y suis.

Et là débute le passage forestier. Certes moins interloquant en terme de paysages que ce qui vient juste d'être fait, mais au moins propice au repos à l'ombre des grands arbres environnants. Qu'en dire de plus ? Rien. Je m'éloigne de plus en plus des aiguilles, je suis encaissé et cerné de troncs, donc ma vision des environs est plus que limitée. Je respire, m'étonne d'être toujours seul sur le chemin vu qu'il appartient au GR. Je dois m'attendre à ces heures de grande affluence estivale comme expérimenté à Vizzavonna plus tôt, quand le sentier devient boulevard presque trop animé. Mais là je me ravise, nous ne sommes qu'au mois de mai après tout. Après ce qui a finalement semblé être interminable, le sentier commence à retourner en direction du col, et la végétation s'ouvre de plus en plus par endroits. Le soleil est bien présent, on approche les onze heures. Malgré ce petit vent que je notais déjà sur la crête et qui ne m'a pas abandonné, la chaleur grimpe drastiquement. Ces zones boisées deviennent alors plus délectables. Pourtant c'est long. Un peu trop. Ou est-ce du au fait que je suis seul ? Çà ne doit pas jouer en ma faveur en effet.

Je commence d'ailleurs à donner quelques signes de faiblesse : midi approche, et je ne me suis presque pas arrêté. J'ai besoin de souffler quelques instants. Je sais que je ne suis pas loin du but, mais je dois me reposer quelques temps. A peine assis, je vois enfin un être humain au loin sur le sentier. Je me sens revigoré dès lors. Je repars, suis la direction de ce semblable qui m'évite de devoir scruter minutieusement le balisage sur les rochers. La fin est-elle proche ? Oui en effet. Cette ultime ascension m'amène aux abords de ce parking où j'avais quitté la route du village ce matin. Complètement transfiguré d'ailleurs, car pris d'assaut de toutes parts. J'aurais donc eu pour moi seul les aiguilles de Bavella, l'espace d'une matinée. J'ai renoué avec ce petit plaisir solitaire, celui d'être l'espace d'instants trop fugace l'élu de la Nature dans ses dons les plus beaux dans leur simplicité.

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