L'Ascension de la Paglia Orba : 50 nuances de grès...




Depuis le temps que je cherchais à placer ce jeu de mots débile tout en restant parfaitement dans le ton de la conversation...

Nulle question ici d'un roman pour femme en mal d'émoustillation douteuse. Quoique... Il est question ici de mon week end passé à gravir la Paglia Orba avec un groupe d'amis. Rapidement, ce sommet est pour certain le plus beau de Corse. Je n'entrerai pas dans le débat, on peut difficilement mesurer mes petits sommets de moyenne montagne avec un morceau de 2500 mètres sous la toise. Mais il est de ces sommets qui se méritent.

En règle générale, quand j'ai dit ceci par le passé, que je devait mériter un sommet, il s'agissait uniquement de collecte d'information ou bien de conditions météo. Mais présentement, il est question pour moi de dépasser ma panique face au vide. Sur mes entiers usuels, finalement peu de soucis. Quelques passages un peu hauts mais en fait rien d'effrayant. J'en étais presque venu à croire que j'étais libéré de cette peur du vide, voire même que je n'en avais en fait jamais souffert. En y réfléchissant, me pencher légèrement de mon balcon ou tenter des activités de haut vol comme l'accrobranche ou bien du canyoning ne m'ont pas vraiment arrêté jusqu'à présent. Je sais que l'ascension de la Paglia Orba implique des passages estampillés comme de l'escalade, mais je me laisse tenter par le groupe. D'autant que nous aurons un guide pour nous mener tout là-haut... Bon gré mal gré me voilà rassuré.

D'un point de vue logistique, nous choisissons de scinder cette ascension en deux parties réparties sur un jour et demi. Le samedi après-midi, nous grimperons jusqu'au refuge de Ciottulu di Mori depuis le lieu-dit "Fer à cheval" non loin de Vergio. Ceci nous permettra d'éliminer 700 bons mètres de dénivelé pour le lendemain. Ainsi, le dimanche nous n'aurons plus, si je puis dire, qu'à gravir les 500 derniers mètres nous séparant de la cime convoitée. Et si nous sommes dans les temps, nous aurons en bonus droit à une escapade vers le Tafunatu qui fait face à la Paglia Orba. Cet œil immense de plus de 30 mètres de larges pour 10 de haut perçant le flanc même de la montagne... Grandiose. Le programme me semble réaliste, et, je radote, la présence du guide me sécurise.

Ainsi soit-il. Samedi après-midi, départ. C'est vers 16 heures que nous nous élançons. D'aucuns considéreraient cette heure comme tardive pour rejoindre un refuge, mais nous sommes des randonneurs chevronnés tout de même. D'autant que j'ai expérimenté une bonne partie de l'itinéraire en raquette cette hiver avec le club et que, malgré la neige, le périple était loin d'être insurmontable. Et surtout, vers cette heure-ci, le soleil d'août tempère quelque peu ses ardeurs, ce qui n'est pas négligeable aux vues de ces températures qui remontent encore malgré septembre tout proche... En effet pas de difficultés particulières à noter, nous avançons bien, même si l'un des deux seniors sexagénaires de la partie tire un peu la langue sur la fin de la montée vers le refuge. Mais rien qui ne ternisse la fête prévue. Çà faisait longtemps que je n'avais plus marché avec eux, c'est toujours sympathique de réitérer la chose sans souci quand au retour pour le soir...

Notre guide est d'ores et déjà très sympathique. Il semble maîtriser le coin, à saluer tous ces gens qui rentrent dans l'autre sens, cet homme aux bergeries de Radule sur le chemin et finalement le gardien du refuge. Et ce micro détour pour nous montrer cette splendide vasque naturelle et sa cascade, nous promettant un bon bain délassant au retour de nos aventures du week end. Et encore cet arrêt à cette petite source où il nous dit que l'eau est meilleure qu'au refuge... La confiance est acquise, c'est une bonne chose pour rester relativement insouciant vis à vis du lendemain.

Arrivés un peu sur le tard à Ciuttulu, juste le temps de dresser nos tentes et de changer nos habits humides de sueur pour des secs et surtout plus chauds vu que le soleil tombe. Le dîner est bientôt servi. Très bon pour un repas de refuge dont on pourrait attendre un raffinement tout sommaire. Mais en guise de dessert, nous voilà alertés par notre guide que nous pouvons voir le soleil se coucher si nous acceptons de courir un peu et de grimper le flanc de montagne tout proche. Nous sommes pris au dépourvu, la moitié de l'équipe reste sur place, et pour ma part, pas le temps de remettre mes chaussures. Me voilà donc à trotter en tongs sur le chemin caillouteux. Cette caricature du touriste en claquette sur les chemins du GR20 me saute aux yeux. Et il faut que ce soit moi qui joue le rôle de l'ahuri... Après tout, à s'arrêter aux considérations de ridicule, on ne ferait jamais rien. Et si l'on nous a proposé ce spectacle, c'est que le jeu en vaut la chandelle.

Merveilleux en effet que ce soleil rougeoyant qui meure dans l'horizon, tout çà sur un à pic immense. Notre guide joue déjà au mouflon à grimper sur un promontoire rocheux étroit pour mieux encore nous surplomber. Je le suis lentement, mes chaussures du moment ne sont pas des plus pratiques pour la varappe à la luminosité descendant drastiquement à mesure que je tente de le rejoindre. L'obscurité progresse rapidement. La pleine lune à l'opposé de la tombe du soleil annonce cependant une nuit claire et parfaitement dégagée. On nous promet un temps magnifique pour le lendemain. Parfait. Mais là, il est temps de rentrer et de se reposer pour attaquer à l'aube.

Et ainsi le lendemain nous sommes levés et prêts pour 6 heures. Un rapide café et quelques biscuits nous tiendront jusqu'à la cime. Le soleil peine à revenir à lui, les ténèbres de l'aurore sont nos compagnes pour les premiers pas. Vite estompées certes. S'élancer de la sorte pour le col des Maures me rappelle un peu mon départ matinal pour les aiguilles de Bavella, avec une fraîcheur contrastant largement avec la saison. Mais la lumière reprend ses droits et souligne les formes des monts environnants. Et d'étranges silhouettes non loin. C'est dur à croire, pourtant l'évidence est là. Ces ombres noires dansant sur les crêtes. Des mouflons nous gratifient de leur auguste présence ! C'est si rare, et souvent si furtif, et là ils semblent parfaitement faire fi de notre groupe. Certes, nous en sommes loin, mais ceux qui sont réputés pour se soustraire au plus vite de la vue des hommes sont alors bien facétieux. Les clichés abondent. On resterait presque ici finalement. Mais l'aspiration vers le haut est là...

Le col est rallié relativement rapidement. A notre gauche le Tafunatu. Ce ne semble être qu'une infinie muraille abrupte de là où nous sommes. La question me traverse brièvement l'esprit de savoir par où y grimper plus tard, mais je me focalise sur le but premier, la Paglia Orba. Et d'ailleurs, la petite grimpette commence. Quelques rochers un peu haut pour l'instant. Je ne peux m'empêcher de regarder autour pour tenter de deviner le chemin que nous allons prendre. J'aime bien anticiper. Mais là mon esprit déductif sèche. Les parois de grès aux cinquante nuances précitées sont tellement hautes déjà. Je me ravise, on a un guide pour nous y amener, il doit y avoir une astuce qui m'échappe en tant que simple marcheur dilettante. On continue.

Et la technicité s'accentue quand on doit réellement escalader pour franchir les obstacles. Jusqu'à présent, poser les mains était juste un confort pour ne pas trop forcer sur les pattes. Mais là on doit chercher nos prises. Pour les mains je suis confiant, c'est très binaire mais soit on accroche, soit on n'accroche pas, la peau en contact direct de la roche indique clairement la couleur. Mais pour les pieds, j'ai du mal à croire en l'adhérence du caoutchouc de mes semelles. Mes chaussures ont fait leurs preuves jusqu'à présent, j'ai peu de chutes à déplorer, et encore c'est surtout du dérapage contrôlé. Mais là j'ai du mal à m'en remettre à elles. Le vide qui s'accroît tout autour doit y être pour quelque chose... Je m'y reprends toujours à deux fois à tester mes appuis bas. Je crispe en plus les bras, au cas où je devrais soutenir mon poids en cas de chute. Je regrette d'avoir négligé l’entraînement du haut du corps à ce sujet, je ne suis certes pas lourd mais mes bras ne sont pas épais non plus... Drôles de pensées pragmatiques pour une situation d'adversité.

Et ainsi de suite, on grimpe, on se suspend pour franchir, on se hisse, on virevolte. Heureusement que l'on s'entraide, sans quoi je pense être déjà resté bien plus bas que là où nous en sommes. Et alors commence à poindre cette pensée : là où tu es, comment vas-tu revenir ? Déjà que la montée t'a impressionné, imagine un peu la descente avec le vide en face... Arrête de penser pauvre fou, tu veux finir paralysé de peur ? Non, mais il va bien falloir revenir... Le guide aura bien un plan B... Tu penses qu'il va te porter sur ses épaules, idiot ? Oh et puis zut ! Je me surprends à rester encore plus silencieux qu'à l'accoutumée. Je chasse un peu ce débat intérieur pour me focaliser plus sur le groupe et ne pas laisser de trop transparaître mon angoisse naissante.

C'est d'ailleurs une étrange et délicieuse torture : je souffre réellement de cette appréhension à chaque fois qu'un franchissement un peu hasardeux se présente, j'ai envie d'abdiquer, de hurler... et pourtant c'est déjà beau. Le cadre est extraordinaire, le Tafunatu est juste en face, juste séparé de nous par un abîme infini. J'ai la tête qui tourne mais j'admire çà. Le sol et le ciel se disputent mon âme. Je voudrais ramper au plus près de ces rochers et ne jamais m'en détacher, et en même temps je scrute furtivement pour admirer ce paysage libre tout autour. Cette ascension me fait mal, vraiment. Et pourtant j’égrène les pas les uns après les autres. Tout en m'accrochant je veux partir encore plus loin... Je ne suis plus que paradoxe. A chaque pallier de relative tranquillité atteint, à peine mon cœur a-t-il fini de battre la chamade à cause de la peur ressentie que je remonte encore. Jusqu'à la croix.

Aussi bizarre à dire que ce soit, le chemin de la croix a été le morceau le plus reposant. Ce faux plat bien large m'apaise après ces sensations fortes aux limites du supportable pour qui n'aspire pas à finir quelques centaines de mètres plus bas... On s'y avance, on s'y retrouve plutôt vite alors. L'espace à notre disposition est certes restreint, mais à ce moment le vide alentours est symbole de liberté plus que de contrainte, contrairement à plus bas. On domine largement presque tout les environs. Je n'en suis pas sûr, je ne suis pas vraiment en état de m'inquiéter de ce genre de détails alors, mais ce doit être le Cintu qui nous toise non loin... Mais après l'excitation juste passée, le souci est juste de reprendre au mieux ses esprits en admirant l'endroit qui m'a causé tant de trouble.

Je sais hélas que la descente s'annonce très rude pour moi, faire face au vide pour retourner au refuge ne sera pas une sinécure. Et pourtant je suis content d'être là. La victoire est en demie-teinte pour moi mais je veux garder en tête cette notion de victoire. Les passages délicats de l'aller le seront d'autant plus dans l'autre sens, mais je n'en ai cure pour l'instant... Tout le monde est content et satisfait. Il faut dire que nous sommes aux portes des cieux encore plus que jamais. Sur l'île j'ai rarement dépassé les 2000 mètres. J'ai bien culminé à près de 3000 mètres tantôt cet été au parc du Queyras lors du tours de la tête des Toilies, mais malgré tout, pas de sensation de détachement de la terre pour le ciel comme aujourd'hui.

Je suis en effet comme sur un rocher que le ciel aspire. C'est surréaliste comme image, mais c'est l'impression que ce sommet pointu sur lequel je suis me donne. C'est mon Ascension en quelque sorte. J'ai subi ma Passion, là je suis sensé être libéré de ce carcan terrestre ? Oui et non. Je suis heureux et triste à la fois. Mais cette fois ce n'est pas la tristesse de quitter le but du jour, non. Cette fois c'est de faire face à mes démons. J'ai sciemment accepté cette aventure, sachant que le chemin à suivre serait bien plus aérien que d'habitude. Je me suis moi-même menotté à cette locomotive que je dois désormais suivre jusqu'au bout. Et là, maintenant que nous nous apprêtons à rebrousser chemin, quoi faire ? Ce jeu sadique auquel j'ai donné mon consentement commence à ne plus m'amuser. La montagne y va franchement trop fort là. Pourtant d'où je suis je n'ai plus d'échappatoire. C'est peut-être çà au fond qui me tarabuste le plus. Mais j'accepte cette dernière séance de torture...

On redescend, je peine. On prend des couloirs étroits et raides, je maudis mes gambettes trop courtes. On est à flanc du vide, je lacère la roche de mes petits doigts crispés. On descend encore, je supplie intérieurement le ciel d'abréger mon calvaire... Je suis celui qui ralentit le groupe, je crois que c'est le pire pour moi. Humble serre-file depuis que je marche en collectivité, mon but ultime est de me faire oublier tout en étant sur le qui-vive pour m'assurer de ne perdre personne en route, tout en faisant face aux hypothétiques problèmes. Autant dire qu'être celui qui est en difficulté n'est pas le rôle que je souhaite avoir. Heureusement qu'ils sont patients. On n'est pas en avance sur le planning prévu. Le guide a-t-il été trop présomptueux, ou bien suis-je vraiment un boulet littéral ? En tout cas, à force de persévérance, on est enfin sur ce bon vieux tas d'éboulis entre la Paglia Orba et le Tafunatu qui ramène au refuge.

Je n'ai jamais autant aimé les pierriers. J'en serais presque au stade ou je me vautrerais volontairement pour avoir le plaisir de toucher au plus près ce sol qui m'a tant manqué... Mais pour l'heure, c'est le moment du choix : Tafunatu ou pas ? Il est évident que je ne suis pas en mesure de réitérer une escalade. Trop d'émotions tuent l'émotion. Mais je ne suis pas déçu. D'une part, je sais que j'ai pu aller au sommet de la Paglia Orba alors que seul ç'aurait été inenvisageable, d'autre part, je préfère m'effacer un peu pour que le reste du groupe motivé pour l'aventure puisse la faire... En fait de victoire en demie-teinte, c'est bien une victoire. Mieux vaut renter au refuge, terminer de démonter notre bivouac et profiter des clichés ramenés plutôt que de retarder inutilement à vouloir jouer au héros et passer en fait pour un pleutre.

Et surtout, j'aurai tout un sentier long et interminable, mais presque plat vis à vis de là d'où je viens, à fouler... On se retrouvera donc au refuge et en redescendra tout en douceur sur cette route si sécurisante...

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